Le cauchemar d’Hippolyte

Hippolyte, alors adolescent, est confronté à l’absence de son père Thésée et à l’arrivée de sa belle-mère, Phèdre. Un soir, alors qu’il rêve, il commet des actes violents… Deviendront-ils réalité ? Dès 13 ans.


Il se retournait, encore et encore dans son lit. Hippolyte ne pouvait dormir. Son père l’avait laissé seul après la mort de sa mère, lui-même envoyé en Crète auprès du terrible Minotaure. À son retour, il y a à peine quelques heures, il était accompagné d’une jeune fille de son âge ! Comment avait-il pu oublier sa mère si rapidement ? Et qui était donc sa nouvelle belle-mère qui n’avait que seize ans, comme lui ?

Sans s’en rendre compte, il tomba dans les bras de Morphée. Cependant, au lieu de l’apaiser, la nuit ne fit qu’empirer ses craintes…

Le rêve

Thésée, sa femme et son fils étaient attablés. Les plats défilaient sous les ordres du père de famille. Il adressa alors la parole à son héritier.

Hippolyte, au lieu de vouloir partir à la chasse, tu ferais mieux de suivre les enseignements de ton précepteur ! Un roi se doit d’être cultivé.

Père, répondit-il, laisse-moi honorer la Déesse en…

– Tu ne peux honorer Artémis si ce que tu chasses est l’amour…

Hippolyte soupira et ne dit plus un mot du repas, animé par les paroles de son père et le silence de sa belle-mère rougissante, Phèdre.

Deuxième épouse de Thésée, Phèdre était aussi âgée que son beau-fils. Même si elle s’entendait bien avec son mari, elle avait plus d’intérêt pour les jeunes de son âge. Obligée de rester chez elle, elle discutait avec ses servantes, mais mourait d’envie de parler à Hippolyte, qui pouvait sortir lorsqu’il le voulait et faire ce qu’il voulait.

Après le repas, elle partit se promener – accompagnée de quelques servantes et esclaves – pour changer d’air, pour oublier sa solitude, son manque d’amis sur lesquels elle pourrait compter. À qui pouvait-elle se confier ? Son entourage était payé par son mari, ou lui appartenait, et allait tout lui raconter. Elle n’avait pas d’intimité.

Sa sœur lui manquait. Elle avait été abandonnée par Thésée, après qu’il se fut servi d’elle pour sortir du Labyrinthe. Il s’était servi d’Ariane l’avait laissée seule sur une île déserte, et avait pris pour épouse sa petite sœur. Arrachée à sa famille et ses amis, Phèdre arriva dans une cité inconnue accompagnée d’un mari absent où l’ennui laissa sa place au désespoir et à la tristesse.

Halte, femme, où vas-tu ?

Une voix la sortit de ses pensées. Elle leva les yeux et vit, juste devant elle, son beau-fils, alors devant le portail de la maison. Qu’est-ce que cela peut lui faire ?, pensa-t-elle.

Je vais me promener, mais en quoi cela te concerne ou t’intéresse ?

– Je suis, après mon père, le chef de la maison, et ai donc un pouvoir sur toi car je suis un homme ! Dans quelle sorte d’endroit vivais-tu avant, pour que tu ignores les règles du patriarcat ? C’est bien pourtant ton frère, Deucarion, qui t’a donné à mon père !

– Où je vivais, ma sœur et moi nous promenions comme bon nous semblait. Notre père portait plus d’attention au fils de sa femme, le Minotaure, tandis que mon frère ne s’inquiétait pas de moi jusqu’au moment où je devins un beau présent pour son ami Thésée.

– Ici ce sont les hommes de ta famille qui décident. Je ne pense pas que mon père t’ait autorisé à sortir, alors rentre dans ton gynécée avant que je ne l’alerte !

Phèdre se résolut à rentrer. Ses esclaves qui portaient des rafraîchissements prévus pour leur maîtresse partirent, tandis qu’elle regagna l’atrium, la cour intérieure du domaine.

Comme chaque jour depuis son arrivée, elle fit comme ses servantes lui conseillaient de s’occuper : le tissage, tâche monotone, répétitive, ennuyeuse.

La succession

Un jour, les Amazones, femmes guerrières, attaquèrent la région et Thésée fut envoyé pour régler la situation. Quelques semaines s’écoulèrent, et alors que Phèdre s’habillait dans sa chambre, un esclave survint :

Que faites-vous donc ici ? Vous êtes dans le gynécée, la partie réservée aux femmes ! Sortez !

– Maîtresse, la raison de ma venue est plus grave que l’impureté de mon entrée dans ce lieu. Thésée, roi d’Athènes, père d’Hippolyte, votre mari est mort sur le champ de bataille !

Elle cligna des yeux. Mort ? Est-il vraiment mort ?

La maisonnée était en ébullition. Hippolyte regagna le domaine, impassible. Sa belle-mère, cloîtrée dans sa chambre, était entourée de servantes qui pleuraient et qui l’aidaient à enfiler sa tenue d’épouse endeuillée.

Le fils de Thésée fut rapidement couronné devant quelques aristocrates qui n’étaient pas partis au combat. Ce ne fut que tard dans la nuit que l’orgie organisée en son honneur se termina, après des litres de vin consommés.

Soûl, le nouveau roi s’approcha des quartiers de la reine. Elle pourrait bien garder ce rôle, que faire d’elle si elle ne l’est pas ? Le peuple ne verrait pas d’un bon œil s’il la chassait…

Il pénétra sa chambre et la contempla, endormie. Il n’attendit pas qu’elle ouvre les yeux et qu’elle crie pour la violenter. Pas une servante, pas un esclave ne daigna porter aide à Phèdre.

Entourée d’une poignée d’hommes et de femmes, elle était plus seule que jamais. Pour oublier la douleur, elle se remémorait les moments qu’elle passait avec Ariane, mais sa souffrance gagna, et elle s’évanouit.

Dès que l’aurore aux doigts de rose apparut, Phèdre pensa que tout ceci n’était qu’un cauchemar. Cependant, sa douleur, son sang et ses paupières humides lui prouvèrent le contraire. Elle passa la journée seule dans sa chambre, après avoir congédié ses domestiques, immobile dans son lit à fixer le plafond, ou à sombrer dans un court mais profond sommeil qui la rendait nauséeuse.

Le retour

À la tombée de la nuit, un grand bruit la réveilla. Thésée était revenu.

Criant, riant, hurlant, dansant, il n’était pas mort au combat. Il expliqua à chacune des personnes qu’il rencontra qu’il avait réussi à se cacher dans une grotte, et qu’il avait attendu une journée pour attaquer le camp ennemi de nuit, où il massacra une dizaine d’Amazones avant d’être rejoint par ses alliés.

Son épouse, chancelante, se leva pour aller à son encontre mais il venait déjà à elle.

Ah, ma femme, viens ici ! Je n’ai pensé qu’à ce moment, où je te retrouverai ! Viens à moi, viens dans mes bras !

Phèdre fit un pas et s’évanouit.

Esclaves ! Ramenez-là dans sa chambre. Incapable de combler mon imagination, il faut donc la remplacer !

Après cette déclamation, il entraîna une servante par le poignet dans ses quartiers royaux.

Lorsque Phèdre se réveilla, Thésée était à son chevet.

Que t’est donc-t-il arrivé ? Tu n’es pas aussi faible d’habitude, malgré ta nature féminine ! Quel accueil me donnes-tu donc !

– Mon époux, je ne saurais comment te dire…

– Eh bien, Phèdre, parle ! Nous sommes seuls !

Après une hésitation, un bégaiement et un silence, elle prit la parole.

Le roi est venu hier soir et a réclamé son droit de propriété…

La peur battait dans ses veines. Elle ne pouvait voir le visage de son mari, la pièce n’étant que faiblement éclairée à la bougie. Elle reprit :

Hippolyte s’est introduit ici après le repas qui suivait son couronnement et…

– Ah ! Les femmes et leur imagination débordante ! Prêtes à tout pour qu’on leur donne de l’importance ! Ah, ma chère femme, arrête donc de vouloir te faire remarquer ! Ne va pas salir la réputation de mon fils ! Tu n’es pas obligé de dire cela pour me faire pitié !

– Mais…

– Cesse de geindre et rendors-toi. Des esclaves partiront demain matin te chercher du tissu et du fil, ça t’occupera pendant un temps ! Dors, et cesse d’attirer mon attention, reste dans ton gynécée et ne m’ennuie plus.

La folie

Les jours passèrent, et les souvenirs de sa sœur se firent plus vivants que jamais. Elle était sa seule amie et lui avait été retirée ! Où était-elle maintenant ? Où Thésée l’avait-il abandonnée ?

Ces souvenirs finirent par prendre le dessus sur le réel. Elle pouvait la voir dans sa chambre, et riait, riait, riait comme une démente.

Quelquefois, la raison lui revenait et elle s’effondrait, pleurait et s’enfermait. Elle ne pouvait plus supporter la douleur.

Un matin, ses servantes entrèrent et retrouvèrent un corps, basculant de droite à gauche, accroché au plafond.

La reine était morte.

Le réveil

C’est en sursaut que se réveilla Hippolyte, les yeux embués de larmes et le front couvert de sueur. Ce n’était qu’un cauchemar, ce n’était qu’un cauchemar… Ce n’est pas possible que je puisse faire des choses comme ça… Certes, il n’appréciait pas Phèdre, mais il ne pouvait pas la haïr, il ne pouvait pas lui faire des choses pareilles ! Pourquoi lui ai-je donc fait ça ? Et comment ai-je pu être aussi insensible à la mort de mon père ?

Au matin, alors qu’il avait pour habitude de refuser de voir son précepteur, il le fit venir pour lui raconter son cauchemar et lui demander de l’aide.

Hippolyte, les rêves, la plupart du temps, ne traduisent pas ta volonté ou ce que tu es réellement. Tu rejettes les actes que tu aurais fait au sein de ton cauchemar… Il est de ton pouvoir de ne pas les réaliser, toi seul décides de tes actes ! Tu as le pouvoir de te comporter autrement, plus justement, que ce soit à l’égard de Thésée, ton père ou encore de Phèdre, ta belle-mère !

À ces mots, le jeune garçon sourit. C’est alors qu’il décida de consulter quotidiennement son précepteur. Il n’agit pas comme dans son cauchemar, et devint, à la mort de son père, un sage roi.

 


Résumé

Hippolyte, en colère face à l’arrivée de sa belle-mère, fait un cauchemar où il la violente, causant alors son suicide. À son réveil, face à la crainte que ces actes deviennent réalité, il fait appel à son précepteur qui le rassure, et qui par la suite lui permet d’être un bon roi.

Bibliographie

GRIMAL, Pierre. Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine. Pablo Picasso (ill.). Paris : Presses Universitaires de France, 1994.

Image à la une : Sarcophage du milieu du III° siècle représentant l’histoire de Phèdre et Hippolyte. Arles. Photographie prise par Rvalette. Disponible sur Wikimedia commons.

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