Le conte détourné et ses enjeux dans la littérature jeunesse

Le conte est un récit, en général assez court, relatant des événements fictifs dans un monde imaginaire. Les contes sont souvent issus de récits oraux qui ont été retravaillés. Pour écrire ses célèbres contes, Perrault s’est par exemple inspiré de récits oraux qu’il a remaniés de façon à ce qu’ils soient conformes aux règles de bienséance. Les contes sont toujours très populaires aujourd’hui. Des recueils sont publiés chaque année, rassemblant soit des contes traditionnels soit des contes contemporains. Ils sont également au centre de manifestations, comme par exemple lors du festival Paroles de Conteurs dans le Limousin. Les contes traditionnels sont la source de nombreuses variantes. Citons par exemple les adaptations de Disney, qui présentent souvent de sensibles différences avec les contes d’origine. Ceux-ci sont en effet beaucoup moins tendres parfois, et donc peu adaptés à un public d’enfants. Pour citer l’exemple de Cendrillon, dans le conte original, ses belles-sœurs vont jusqu’à se couper les pieds afin de pouvoir chausser le soulier de verre! Dans la version de Disney, elles se contentent de forcer, sans toutefois y parvenir…

Depuis une trentaine d’années, les contes font l’objet de nombreuses variantes que l’on appelle les contes détournés. Nous pouvons ainsi nous demander ce qu’on qualifie de conte détourné et quels en sont les intérêts. Pour cela, une présentation des différents procédés de détournement sera faite à travers l’étude de quatre albums. Dans une seconde partie, les enjeux du conte détourné seront présentés. 

Chaperon rouge conte détourné

© Gallimard Jeunesse, 2013

La petite fille en rouge est un album réalisé par Roberto Innocenti et Aaron Frisch. Ce conte détourné raconte l’histoire de Sophia, une petite fille qui est chargée par sa mère d’aller rendre visite à sa grand-mère malade. Pour cela, elle va devoir traverser la ville. Mais Sophia s’égare… Cet album a l’intérêt de présenter une version modernisée de l’histoire du Petit Chaperon Rouge, le récit se déroulant à notre époque.

Petit Poucet conte détourné

© Rue du monde, 2009

Ti Poucet est un album écrit par Stéphane Servant. Le héros de ce conte détourné est Ti Poucet, un garçon vivant à notre époque qui a été abandonné par sa famille. Il a toujours dans sa poche trois cailloux, dont il ne sait que faire… Mais le jour où le village décide de livrer Ti Poucet à l’ogre, ces cailloux jusqu’alors inutiles vont se révéler très précieux.

La petite fille en rouge et Ti Poucet présentent un intérêt similaire. Dans ces versions les faits ont lieu à notre époque, ce qui rend l’identification aux personnages d’autant plus facile pour les lecteurs. Alors que La petite fille en rouge suit le schéma narratif du Petit Chaperon Rouge, Ti Poucet ne fait que s’inspirer du conte dont il est issu au niveau de divers éléments mais présente une histoire totalement différente.

Chaperon rouge conte détourné

© Motus, 2010

Rouge ! est un conte détourné écrit par Alice Brière-Haquet, qui est une auteure jeunesse connue. Elle a déjà publié plusieurs livres à destination des enfants. Dans ce conte détourné, il est question d’une grand-mère qui cultive une passion pour le tricot ! Au cours de l’histoire, la grand-mère va confectionner pendant une semaine des vêtements pour sa petite fille, mais ceux-ci vont la mener de péripéties en péripéties. Ce livre est particulièrement intéressant car il mêle manipulation de la langue et humour. Bien que ce conte détourné conserve deux personnages emblématiques de l’histoire originale (la grand-mère et le Petit Chaperon Rouge), l’histoire est complètement réinventée : les situations auxquelles le personnage principal est confronté n’existent pas dans le conte traditionnel.

Chaperon rouge conte détourné

© L’école des loisirs, 1989

Le Petit Chaperon Vert est un conte détourné réalisé par deux figures influentes dans la littérature jeunesse : Grégoire Solotareff pour le texte et Nadja pour les illustrations. Ce conte raconte les aventures du petit Chaperon Vert, affublé d’un capuchon vert qui est la source de son surnom, dont la pire ennemie est le Petit Chaperon Rouge. Comme dans l’histoire originale, le Petit Chaperon Vert se voit confier la mission d’aller rendre visite à sa grand-mère malade. Sur le chemin, elle croise un loup, mais curieusement celui-ci ne lui prête aucune attention… Ce conte détourné est intéressant car le personnage du Petit Chaperon Rouge est aussi présent, mais ici il  n’est pas le protagoniste principal.

 

I/Le conte détourné ou la réinvention du conte traditionnel

 

Un conte détourné peut être décrit comme étant une histoire inspirée du conte original et qui s’éloigne de celui-ci plus ou moins fortement. Dans son mémoire1, Cécile Amalvi cite Dominique Demers, pour lequel dans un conte détourné

Les personnages sont transposés dans un contexte moderne (…) et ils sont parodiés (…). De grandes doses d’humour sont injectées et les valeurs prônées par le conte traditionnel sont souvent revues et corrigées. 

Cette description peut s’appliquer à une partie des contes détournés, mais le détournement peut se présenter différemment. Les contes détournés ont tous un point commun : celui de faire des clins d’œil aux récits originaux. On observe effectivement des similitudes avec les contes traditionnels. Par exemple, dans Rouge ! l’histoire commence par le célèbre « Il était une fois », ou encore dans Ti Poucet on note la présence de la forêt et de l’ogre, deux éléments récurrents des contes. Le détournement, quant à lui, peut s’opérer sur différents points, certains contes remaniés en mêlant plusieurs.

A/Une opportunité d’actualiser le récit : la transposition dans un contexte moderne

 

La petite fille en rouge et Ti Poucet sont respectivement deux reprises modernisées du Petit Chaperon Rouge et du Petit Poucet. Pour reprendre les termes de Gérard Genette (critique et théoricien littéraire), également cité par Cécile Amalvi1, nous avons affaire à une “transposition hétérodiégétique”, c’est-à-dire que le cadre du récit et les personnages changent. Effectivement, bien que l’on puisse facilement rapprocher Sophia et Ti Poucet du Petit Chaperon Rouge et du Petit Poucet, ils ne sont pas ces personnages : ils leur ressemblent juste. La plupart du temps (et c’est le cas ici), dans une “transposition hétérodiégétique” les personnages restent assez facilement identifiables afin que les enfants puissent les reconnaître. Dans La petite fille en rouge, tous les éléments sont modifiés et adaptés à notre époque. Dans ce conte détourné, la forêt est constituée d’immeubles et non d’arbres :

Notre histoire se passe dans une forêt. Une forêt où les troncs d’arbres et les feuilles sont rares. Une forêt de béton et de briques.

C’est donc la ville qui représente la forêt dans ce conte détourné. Il est intéressant de constater que malgré la transposition dans un contexte moderne, les auteurs peuvent laisser des références aux contes traditionnels, la forêt en l’occurrence.

Comme dans l’histoire originale, dans ce conte détourné, le personnage principal, Sophia, est chargé d’aller voir sa grand-mère qui est malade, et sa mère lui recommande de ne surtout pas s’éloigner du chemin. Sur sa route, elle fait face à de nombreuses tentations, qui lui donnent envie de ne pas suivre les recommandations de sa mère. Ces tentations peuvent être rencontrées dans la ville tous les jours par les enfants. Il s’agit par exemple de vitrines de magasins de jouets. Tout comme la forêt, la ville est pleine de dangers, en particulier  d’individus dangereux : Sophia finit par croiser la route non pas d’un loup, mais d’un homme. Sophia lui accorde sa confiance, et ils font une partie du chemin ensemble à moto. À  la fin, c’est la police qui arrive pour intervenir. On constate donc que la trame originale du Petit Chaperon Rouge est respectée dans ce conte détourné, mais que le récit est adapté à notre époque.

En revanche, dans Ti Poucet l’histoire est totalement différente de celle racontée dans le conte d’origine. Dans le cas de ce conte détourné, le protagoniste est un enfant vivant à notre époque, mais la modernisation n’est pas aussi accentuée que dans La petite fille en rouge. En effet, on s’aperçoit que les faits ont lieu à notre époque au vu des illustrations, qui présentent des personnages habillés de façon moderne. La présence de l’ogre ou encore le fait qu’à un moment on donne à Ti Poucet une lanterne contraste avec cette modernisation. Il y a ainsi un mélange entre des éléments traditionnels (l’ogre), des éléments utilisés à l’époque où le conte a été écrit (la lanterne) et des éléments contemporains. Tout comme dans La petite fille en rouge, l’auteur a donc intégré au récit des éléments relatifs aux contes traditionnels tout en faisant se dérouler l’histoire dans un contexte moderne. On peut également noter que la magie est présente dans ce conte détourné. Tandis qu’il est poursuivi par l’ogre, Ti Poucet jette un à un les cailloux, et cela fait apparaître tour à tour une maison, un arbre puis un lit.  Il y a donc toujours une incitation au “rêve” bien que l’histoire se déroule dans un contexte moderne.

 

B/Des récits réinventés

 

Le détournement peut se faire au niveau de l’histoire en elle-même. C’est la variante la plus courante. Par exemple, dans Rouge ! , on retrouve les personnages du conte d’origine (la grand-mère, le Petit Chaperon Rouge et le loup), mais Alice Brière-Haquet rajoute de multiples péripéties que l’on n’observe pas dans la version originale du Petit Chaperon Rouge. Dans cette version, la grand-mère ne commence pas par fabriquer un chaperon pour sa petite fille. Elle lui confectionne en effet au préalable plusieurs autres vêtements, qui causent tous des problèmes à la protagoniste ! Cela produit un effet comique, et s’apparente même à une parodie du conte original. D’autre part, alors que dans l’histoire de base la rencontre avec le loup est au centre du récit, ici elle n’intervient qu’à la fin du récit : l’histoire se termine alors que l’on aperçoit le loup en arrière-plan, ceci présageant sa prochaine rencontre avec le Petit Chaperon Rouge. On peut donc imaginer que c’est à la fin de cette œuvre que commence la célèbre histoire de la petite fille au chaperon rouge qui rencontre un loup dans la forêt…  

Dans Le Petit Chaperon Vert, la protagoniste est comme dans le conte original chargée d’aller voir sa grand-mère. Mais lorsqu’elle croise le loup, celui-ci ne lui prête aucune attention ! L’histoire originale n’est cependant pas absente : elle se déroule en parallèle de celle du Petit Chaperon Vert, racontée en partie par celle-ci lorsqu’elle met le Petit Chaperon Rouge en garde (« Attention, il [le loup] est très méchant! dit le Petit Chaperon Vert. Tu chantes, tu chantes, mais tu sais ce qui peut arriver? Eh bien, il peut te manger et même manger ta grand-mère! »), puis à la fin complétée par le Petit Chaperon Rouge lui-même (« Tu avais raison, tu avais raison, le loup m’a mangée, le loup m’a mangée, et-il-a-aussi mangé ma grand-mère […] Et même qu’on nous a sorties toutes les les deux du ventre du loup […] »). À noter que le Petit Chaperon Rouge est accusée de mentir lorsqu’elle raconte les faits. L’histoire originale semble ainsi dévalorisée, car racontée par le personnage, elle est assimilée à un mensonge.

Dans La petite fille en rouge,  le déroulement de l’histoire reste le même. Bien que le texte soit totalement réécrit, on retrouve les moments cruciaux du conte original. On peut citer par exemple le début du récit où la mère de Sophia charge celle-ci d’aller voir sa grand-mère. Pour clore l’histoire, deux fins sont proposées à la suite, fins que le lecteur lit l’une après l’autre. Dans la première, lorsque Sophia arrive chez sa grand-mère, celle-ci n’est pas là. La suite n’est pas racontée, et l’histoire reprend à l’arrivée de la police. Il est sous-entendu que Sophia et sa grand-mère ont toutes deux été victimes de l’homme. La deuxième fin est plus optimiste, étant donné que dans celle-ci la grand-mère et sa petite fille sont sauvées. Un bûcheron a surpris l’homme et a prévenu la police. Ces deux fins différentes s’apparentent pour la première à celle de la version de Perrault, et pour la deuxième à celle de la version des Frères Grimm.

Dans Ti Poucet, on remarque de nombreux détails présents dans le conte original : l’abandon par la famille, les miettes de pain, les cailloux, la forêt, ou encore l’ogre. Par exemple,  Ti Poucet a été abandonné par ses parents, mais également par ses frères. Mais ces éléments ne sont pas pour autant utilisés de la même manière. Si le début de l’histoire fait penser au conte original (l’enfant abandonné par ses parents), la suite n’est pas du tout la même. Tout d’abord, ce ne sont pas des oiseaux qui ont mangé les miettes, mais Ti Poucet lui-même car contrairement au Petit Poucet il n’a aucune envie de retrouver sa famille. Il en est de même pour les cailloux, qui ne sont pas utilisés par Ti Poucet pour retrouver son chemin : 

Ti Poucet, on disait, avait préféré manger les miettes de pain et mettre les cailloux dans sa poche. Plutôt que de les semer sur son chemin. Plutôt que de suivre ses frangins. Plutôt que de retrouver ses parents un peu trop méchants.

D’autre part, c’est l’ogre qui vient le chercher (en réclamant son dû au village), alors que dans l’histoire d’origine le Petit Poucet et ses frères croisent le chemin de l’ogre en allant chez lui. Ici aussi Ti Poucet entre dans une maison, mais il y trouve une femme ressemblant à sa mère et non la femme de l’ogre comme dans le conte. 

 

C/Un jeu avec la langue et l’expression

 

L’histoire peut également être respectée dans sa globalité, mais être réécrite pour donner naissance au conte détourné. On observe également qu’Alice Brière-Haquet intègre dans Rouge ! une certaine mélodie au récit, qui fait ressembler l’histoire à une comptine. Chaque jour, la grand-mère tricote un nouvel habit pour sa petite fille, et l’on observe une répétition à chaque fois :

  Tricoti, Tricotin, au premier matin…, Tricoti, tricotin, au deuxième matin

etc… D’autre part, l’auteur fait de nombreuses rimes, comme par exemple

Elle lui offre deux gants mignons pour ramasser les champignons, mais elle voit s’élancer des lapins de leur terrier : ils pensent avoir trouvé les dernières pommes de l’année!

Pour finir, Alice Brière-Haquet joue aussi autrement avec les sonorités, en créant par exemple un écho entre le nom de l’animal et ce qu’il fait dans « un pic-vert la pique sans gêne ». Le détournement d’un conte peut donc être l’occasion de jouer avec les mots et la musicalité du texte, ce qui renforce son aspect ludique.

Certains contes détournés, à l’instar de La petite fille en rouge, regorgent de métaphores. Dans l’album de Roberto Innocenti et Aaron Frisch, la ville est assimilée à la forêt, et il est dit que Sophia habite à « l’orée du bois ». Les hommes sur lesquels la fillette tombe, alors qu’elle s’est égarée, sont quant à eux des « chacals », ce qui démontre leur côté menaçant. Finalement, l’homme qui se propose de l’accompagner chez sa grand-mère est désigné comme étant un loup. Ces deux derniers cas de métaphores soulignent le danger que représentent ces personnes.

On peut également avoir affaire à un récit encadré, comme c’est le cas dans La petite fille en rouge. L’auteur s’adresse directement aux lecteurs. La première phrase du livre est

Approchez, les enfants, que je vous tricote une histoire.

L’histoire est présentée comme si elle était racontée oralement aux lecteurs par un conteur. L’auteur fait de même à la fin du livre : juste après le premier dénouement proposé, on peut lire

Écoutez, les enfants, n’ayez pas honte de pleurer!

Ce procédé est de nouveau employé avant que la seconde fin ne soit dévoilée avec la phrase suivante : 

Imaginez plutôt ceci, si vous voulez.

S’adresser directement aux lecteurs peut être un bon moyen de capter leur attention, car cela peut les faire se sentir davantage concernés par le récit.

Toujours au niveau de la forme, le détournement peut aussi être visible dans le titre. Certains auteurs s’inspirent du titre original et opèrent des changements. Par exemple, dans le titre Le petit chaperon vert, le mot “rouge” se substitue au mot “vert”. Un autre changement, moins notable cependant, est celui opéré dans le titre de Ti Poucet. On observe que l’auteur a seulement effectué une contraction par rapport au titre original : “Petit” devient “Ti”. Cela différencie les deux héros, tout en ajoutant une dimension plus familière au récit. D’autres auteurs encore donnent un titre à leur livre qui ne fait pas immédiatement référence au conte original. Pour cette catégorie, on peut prendre pour exemple Rouge! d’Alice Brière-Haquet. On y retrouve certes la mention de la couleur emblématique du Petit Chaperon Rouge, mais sans avoir lu le livre, on peut difficilement deviner qu’il s’agit d’un conte détourné issu de cette célèbre histoire.

 

D/Des personnages qui ne sont pas (tout à fait) ceux que l’on connaît…

 

Le conte détourné peut aussi mettre en scène des protagonistes sensiblement différents des personnages originaux. Dans Le Petit Chaperon Vert, la protagoniste porte, comme son nom l’indique, un chaperon vert, et non rouge comme dans la version d’origine. Cependant, le personnage du Petit Chaperon Rouge est présent, mais il s’agit de l’ennemie jurée du Petit Chaperon Vert ! Le personnage principal du conte original devient donc dans le conte détourné un personnage secondaire : Grégoire Solotareff bouleverse les rôles. Le Petit Chaperon Rouge devient même un anti-héros : elle est présentée au début de l’histoire comme étant une « sale menteuse », tandis que le Petit Chaperon Vert est présentée comme étant « une fille très sympathique, et courageuse ». À noter également que dans ce conte détourné, le chaperon n’est plus un attribut spécifique du Petit Chaperon Rouge, il devient en réalité un attribut commun. Effectivement, non seulement le Petit Chaperon Vert en porte aussi un, mais sa grande-sœur  et sa meilleure amie également.

Dans La petite fille en rouge, c’est un homme qui tient le rôle du loup. Cependant, lorsque l’on feuillette le livre, on s’aperçoit d’ailleurs que sur l’une des pages la tête de l’homme est remplacée par une tête de loup ! De plus, dans la seconde fin, on ne parle plus d’un homme mais d’un loup :

Un bûcheron surprend un loup en train de rôder autour d’une maison. 

Nous avons ici un cas de réhabilitation du loup, procédé couramment utilisé dans le cadre d’un conte détourné. Le loup est effectivement un personnage récurrent dans les contes : en-dehors du Petit Chaperon Rouge, on peut par exemple citer les Trois Petits Cochons. Dans ce même conte détourné, on note également que le personnage principal est une petite fille vivant à notre époque.

Il est aussi important de noter que Ti Poucet n’est pas le Petit Poucet. Il s’agit juste d’un surnom qu’on lui a donné en raison de ses similitudes avec le personnage du conte, comme par exemple le fait qu’il a toujours des cailloux dans sa poche ou encore qu’il a été abandonné par ses parents. De même, dans La petite fille en rouge, Sophia n’est pas le Petit Chaperon Rouge. Tout comme le célèbre personnage, elle est vêtue de rouge, mais il s’agit ici d’une autre petite fille vivant à notre époque. Pour finir, dans Rouge ! il n’est pas clairement dit que la protagoniste est le Petit Chaperon Rouge : elle n’est jamais nommée en tant que telle.

 

II/Le conte détourné : entre plaisir de lire, éducation, identification et promotion de la littérature

 

En ce qui concerne le conte, c’est sa participation à l’éducation de l’enfant qui est principalement mise en avant. Dans les contes traditionnels, cette éducation se fait d’abord  à travers les morales que l’on trouve très fréquemment à la fin. Le lecteur apprend notamment à bien se comporter en discernant les bons des mauvais comportements. La morale présente effectivement les mauvais comportements comme étant la source des problèmes que rencontrent les protagonistes. Perrault lui-même décrit dans la préface des Contes de ma mère l’Oye le conte comme un moyen d’instruire tout en divertissant. Pour ce qui est du conte détourné, on peut lui associer deux enjeux majeurs : accompagner l’enfant et promouvoir le patrimoine littéraire. Cependant, l’efficacité du conte détourné nécessite une certaine maîtrise des contes originaux.

A/L’importance de la connaissance des contes traditionnels

 

Christiane Connan-Pintado, maître de conférences en langue et littérature française à l’université Bordeaux IV, et Catherine Tauveron, professeur des universités en langue et littérature françaises à l’IUFM de Rennes, ont mis en avant l’importance de la connaissance des contes originaux. Leurs propos sont cités par Adeline Devynck dans son mémoire2. Christiane Connan-Pintado et Catherine Tauveron estiment toutes deux que pour que la lecture d’un conte détourné soit véritablement profitable à l’enfant, il faut que celui-ci ait déjà une certaine maîtrise de l’œuvre originale. Cela est essentiel à l’identification des clins d’œil. Dans La petite fille en rouge, même si l’histoire originale est respectée, il faut bien la connaître pour arriver à la mettre en parallèle avec ce qui est raconté dans le conte détourné. Par exemple, bien que le célèbre dialogue entre le Petit Chaperon rouge et le loup déguisé en grand-mère ne soit pas présent (« Grand-mère, comme tu as de grandes oreilles… »), lorsque Sophia rencontre l’homme elle pense «

Comme il a de grandes dents !

C’est en connaissant suffisamment bien le conte original que le lecteur est capable de voir l’allusion qui est faite. Sinon, celle-ci passe inaperçue. Dans ce conte détourné encore ainsi que dans Ti Poucet, il faut aussi connaître les contes d’origine pour pouvoir associer les protagonistes aux personnages originaux. Le lecteur peut ainsi par exemple faire le lien entre Ti Poucet et le Petit Poucet lorsque dans l’album il est fait mention des cailloux qu’il conserve dans sa poche.

En reliant le conte détourné à sa version originale par le biais de ces clins d’œil, l’enfant fait appel à sa logique et à sa culture personnelle. C’est donc également un bon moyen pour les parents et enseignants d’évaluer la culture littéraire des enfants, par exemple en leur demandant de dire de quel conte l’auteur s’est inspiré, et de citer les éléments communs au conte détourné et à l’histoire originale. De plus, les contes traditionnels font partie de la culture commune générale : il est donc important de les porter à la connaissance des enfants. Par ailleurs, l’enfant qui arrive à reconnaître le conte d’origine peut se sentir valorisé, être fier de lui-même et de sa culture personnelle. Le plaisir de la lecture d’un conte détourné, notamment, passe par celui d’être capable de reconnaître les références utilisées. Cette reconnaissance se fait par la compréhension de l’intertextualité présente dans les contes détournés. L’intertextualité peut être définie comme étant l’ensemble des relations qu’a un texte avec un ou plusieurs autres textes. Effectivement, quel que soit le conte détourné, il y a toujours des références plus ou moins explicites au conte d’origine. Nous pouvons reprendre l’exemple du moment où, dans La petite fille en rouge, Sophia pense « Comme il a de grandes dents ! » : l’auteur fait référence au Petit Chaperon rouge de Perrault de manière explicite.

 

B/Lorsque le conte détourné contribue à l’éducation de l’enfant et permet l’identification

 

Tout comme le conte classique, le conte détourné peut aussi avoir un aspect éducatif, en montrant à l’enfant quels comportements adopter. Cet aspect est par exemple visible dans le cas du Petit Chaperon Vert. Bien que le Petit Chaperon Rouge soit son ennemie, le personnage principal accepte quand même de lui venir en aide en la prévenant du danger qu’elle court, c’est-à-dire que le loup les dévore, elle et sa grand-mère. Ce conte détourné incite donc à l’entraide, même envers les personnes avec lesquelles on ne s’entend pas. Ti Poucet dénonce également un comportement : l’égoïsme. Effectivement, les habitants du village livrent le petit garçon à l’ogre pour la seule raison qu’il n’a plus de famille  :

 “Donnons-lui Ti Poucet. Il n’a plus de parents, ni papa ni maman. Il n’y aura personne pour le regretter, pas vrai?” Sitôt dit, sitôt fait : les gens ont attrapé Ti Poucet et l’ont donné à l’Ogre. 

Les habitants du village considèrent uniquement qu’en agissant ainsi ce ne seront pas leurs enfants qui seront livrés à l’ogre, et ils choisissent de sacrifier le garçon plutôt que d’essayer de le protéger.

Il y a aussi un enseignement dans La petite fille en rouge : l’histoire incite à ne pas accorder sa confiance à n’importe qui. L’enseignement donné dans ce conte détourné est d’autant plus efficace que l’histoire se déroule à notre époque, ce qui apporte de la pertinence. La petite fille, ce pourrait être eux : les enfants sont alors d’autant plus réceptifs à ce qui est raconté. Il y a une certaine forme de morale dans la première fin proposée :

À vrai dire, les loups et les chacals ne sont guère dissemblables. Ils ont le même sourire carnassier, seule leur taille les distingue.

Sophia a eu peur des chacals (les autres hommes) mais a choisi de faire confiance à l’homme (le loup), qui lui semblait plus fiable ; or les événements qui ont suivi ont prouvé qu’il n’en était rien. Ce passage peut ainsi être interprété comme étant une mise en garde contre les apparences, qui peuvent être trompeuses.

On retrouve dans Ti Poucet le rôle initiatique que l’on accorde aux contes. Ce conte détourné aborde un sujet central dans la vie des enfants : grandir. Pendant qu’il fuit l’ogre, Ti Poucet rencontre des personnages qui vont l’y aider : l’homme à la lanterne, la femme dans la maison puis enfin l’enfant. Les cailloux sont en quelque sorte une métaphore : ils représentent les poids qui empêchent le protagoniste de grandir. Durant sa course-poursuite avec l’ogre, Ti Poucet se débarrasse des cailloux un à un, se délestant ainsi d’un poids. On comprend peu à peu que les cailloux représentent ce qui l’empêche de grandir. C’est en effet après avoir jeté tous ses cailloux qu’il peut enfin y parvenir : c’est à ce moment-là qu’il décide de construire sa maison et qu’il commence sa vie. Ce conte détourné a donc un aspect initiatique dans le sens où chaque étape de la course-poursuite participe à la croissance de Ti Poucet.

Ti Poucet aborde également un sujet qui concerne un certain nombre d’enfants : l’exclusion. Ti Poucet est en effet rejeté de tous dans son village. Les parents recommandent à leurs enfants de ne pas l’approcher, et disent de lui qu’

il est bizarre, il est étrange, il a une drôle de tête, il ne fait pas ce qu’il faut, il n’est pas comme il faut, il n’a pas de parents, ce n’est pas vraiment un enfant.

Ti Poucet est ainsi perpétuellement seul. Le conte détourné Le Petit Chaperon Vert, quant à lui, présente le personnage principal comme étant sans arrêt embêtée par son ennemie, le Petit Chaperon Rouge. C’est également une situation dans laquelle beaucoup d’enfants peuvent se reconnaître.

 

C/Une manière de faire redécouvrir le patrimoine littéraire et de le promouvoir

Proposer un conte détourné à un enfant, c’est lui donner la possibilité de (re)découvrir un conte classique. De manière générale, les enfants ont tendance par exemple à connaître bien plus les adaptations Disney que les contes d’origine. Le conte remanié peut être un moyen indirect de les ramener vers les versions originales. Le conte détourné est donc une opportunité de faire la promotion du patrimoine culturel. Par exemple, un enfant peut avoir envie de se replonger dans le conte original après avoir lu sa version détournée. Dans Ti Poucet, les nombreux clins d’œil au conte original peuvent inciter à relire celui-ci. Une incertitude quant à une allusion peut également servir cet objectif : le lecteur peut souhaiter relire l’histoire originale pour se la remémorer et vérifier qu’il y a bien compris certains éléments présents dans le conte détourné. Dans Le Petit Chaperon Vert, l’histoire du Petit Chaperon Rouge est racontée en partie par le Petit Chaperon Vert (lorsqu’elle prévient son ennemie) et en partie par le Petit Chaperon Rouge (lorsqu’elle raconte que le loup les a mangées, elle et sa grand-mère). Ainsi, tout en proposant un récit nouveau, Grégoire Solotareff met en avant le conte original. La lecture d’un conte détourné peut donc avoir un effet de rappel, et ramener les lecteurs vers les œuvres originales.

D’autre part, nous avons vu précédemment que pour saisir le sens et les clins d’œil du conte détourné, il était essentiel d’avoir une bonne connaissance des contes d’origine. Le but n’est pas de remplacer le conte d’origine, mais d’en proposer une autre approche. On peut par exemple citer le processus de modernisation, que l’on observe dans La petite fille en rouge et Ti Poucet. La modernisation permet d’actualiser le récit et de le rapprocher des lecteurs. Par ailleurs, l’approche nouvelle proposée est souvent humoristique, comme c’est le cas dans Rouge ! . L’enchaînement des péripéties liées aux vêtements confectionnés par la grand-mère relève notamment du comique de répétition. À chaque nouveau vêtement, le lecteur s’imagine que cette fois tout se passera bien, mais la petite fille rencontre à chaque fois un nouveau problème ! Cette entrée du comique dans le conte peut entraîner un regain d’intérêt de la part des enfants.

Mais le conte détourné peut avoir un ton beaucoup plus sérieux. Dans La petite fille en rouge, la trame originale du Petit Chaperon Rouge est utilisée pour bâtir une histoire se déroulant dans la société contemporaine, avec des problématiques relatives à notre époque. Comme vu précédemment, ici la forêt est une ville, il y a donc utilisation d’un nouvel environnement avec ses propres dangers. On y parle notamment du monde, du risque de se perdre, des individus dangereux… Ce conte détourné met donc en garde contre des dangers actuels.

Par ailleurs, à la fin de Ti Poucet, alors que l’histoire est totalement réinventée, on trouve un avertissement qui sonne comme une morale, ce qui rappelle la forme d’un conte traditionnel. Il est dit au lecteur que les ogres n’existent que dans les contes, mais que c’est justement pour cette raison qu’il faut veiller à bien refermer le livre. On peut cependant y voir une sorte de promotion de l’objet-livre, qui est présenté comme un objet magique dont le contenu peut s’échapper si on ne le manipule pas avec précaution. On a également affaire à une valorisation du livre dans le conte détourné La petite fille en rouge. Au début du livre, on peut lire :

Les jouets, c’est amusant. Mais une bonne histoire, c’est magique. Et, lorsque la pluie cingle les carreaux, il n’est pas de meilleur moment pour en raconter une. Sachez, néanmoins, les enfants, que les histoires sont comme le ciel : changeantes, imprévisibles et susceptibles de vous surprendre sans protection. Vous aurez beau scruter l’horizon, vous ne saurez jamais vraiment ce qui va arriver.

Ainsi, l’histoire est non seulement présentée comme étant magique, mais aussi comme étant le lieu de nombreuses surprises.

Parfois, le conte détourné mélange les contes traditionnels. Il assure ainsi la promotion de plusieurs œuvres. Dans le cas de La petite fille en rouge, les deux fins proposées ne sont pas entièrement le fruit de l’imagination des auteurs. La première s’apparente à celle de la version du Petit Chaperon Rouge de Perrault. Dans celle-ci, la grand-mère et sa petite fille se font dévorer et ne sont pas sauvées. En revanche, la deuxième fin s’approche davantage de celle de la version des Frères Grimm. Ce sont effectivement eux qui ont introduit le chasseur dans le conte, permettant ainsi le salut de la grand-mère et du Petit Chaperon Rouge. Les auteurs du conte détourné La petite fille en rouge ont donc fait le choix de proposer deux fins dont l’une est nettement plus optimiste, dans laquelle les personnages ont la vie sauve. Deux dénouements inspirés de deux versions du célèbre conte sont ainsi proposées, permettant un parallèle avec les-dites version.

 

 

Un conte détourné peut donc revêtir plusieurs formes. Il peut s’agir d’une transposition dans un contexte moderne, laquelle permet d’actualiser le récit et ainsi de le rapprocher des lecteurs. L’histoire peut également être réécrite, de façon à proposer un récit nouveau. Le conte détourné peut aussi être le lieu d’un jeu avec la langue et l’expression, par exemple de façon à intégrer de la musicalité au texte. Le remaniement peut par ailleurs se faire en réinventant les personnages. Quelle que soit la forme que prend le conte détourné, il y a toujours une intertextualité. Les références à l’histoire originale sont plus ou moins explicites, pouvant même aller jusqu’à la reprise de certains passages (par exemple dans La petite fille en rouge avec « Comme il a de grandes dents! »). La bonne compréhension du conte détourné nécessite une connaissance du conte d’origine, sans laquelle l’intertextualité peut ne pas être saisie. Le conte détourné peut devenir un véritable jeu pour le lecteur, lequel peut s’amuser à identifier le récit original en repérant les marques d’intertextualité. D’autre part, le conte détourné peut participer à l’éducation de l’enfant en lui apportant des enseignements (comme la mise en garde présente dans La petite fille en rouge, c’est-à-dire ne pas faire confiance aux inconnus). Il peut également permettre au lecteur de s’identifier aux personnages, en mettant en scène des situations pouvant être vécue par les enfants (comme Ti Poucet avec l’exclusion sociale). Pour finir, le conte détourné peut engendrer un regain d’intérêt pour les contes traditionnels de la part des lecteurs, lesquels peuvent avoir envie de se replonger dans les récits originaux. Il peut aussi faire la promotion de l’objet-livre en lui-même, à l’instar de Ti Poucet où le livre est un objet magique.


BIBLIOGRAPHIE

Contes détournés

BRIÈRE-HAQUET, Alice, CARPENTIER, Élise ill. Rouge ! . Urville-Nacqueville : Motus, 2010. [35] p. : couv. ill. en coul., ill. en coul ; 16 cm. ISBN 978-2-36011-000-1 (rel.)

FRISCH, Aaron,  INNOCENTI, Roberto ill. , GIBERT, Catherine trad. La petite fille en rouge.  Paris : Gallimard, 2013. [28] p. : couv. ill. en coul., ill. en coul. ; 30 cm. ISBN 978-2-35504-081-8 (rel.)

SERVANT, Stéphane, GREEN, Ilya ill. Ti Poucet. [Voisins-le-Bretonneux] : Rue du monde, 2009. [26] p. : couv. ill. en coul., ill. en coul. ; 26 cm.  ISBN 978-2-35504-081-8 (rel.)

SOLOTAREFF, Grégoire, Nadja ill. Le petit chaperon vert. Paris : École des loisirs, 1991. 43 p. : couv. ill. en coul., ill. en coul. ; 19 cm. ISBN 2-211-02894-2 (br.)

Contes traditionnels

PERRAULT, Charles, ARICKX, Lydie ill. Le Petit Chaperon rouge. Arles : Actes Sud junior, 2012. [48] p. : couv. ill.  en coul., ill. en coul. ; 12 cm. ISBN 978-2-330-00582-5 (rel.)

PERRAULT, Charles, PERRIN, Clotilde ill. Le Petit Poucet. Paris : Nathan, 2003. 36p. : couv. ill. en coul., ill. en coul. ; 37 cm. ISBN 2-09-211274-0 (br.)

Sources de réflexion

1 AMALVI, Cécile. Le détournement des contes dans la littérature jeunesse. [en ligne] Études Littéraires. Montréal : Université du Québec à Montréal, 2008, 108p. Format PDF. Disponible sur : <http://www.archipel.uqam.ca/1116/1/M10349.pdf> (consulté le 27/10/2015)

2 DEVYNCK, Adeline. L’étude des contes traditionnels et leurs détournements – Lecture en réseau autour d’Yvan Pommeaux. [en ligne] Littérature de jeunesse. Gravelines : Institut Universitaire de Formation des Maîtres, 2013, 48p. Format PDF. Disponible sur : <http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00834851/document> (consulté le 24/10/2015)

Autres sources

Bibliothèque nationale de France. La notion d’intertextualité. In : Site de la Bibliothèque nationale de France [en ligne]. (2001.) Disponible sur : <http://expositions.bnf.fr/contes/pedago/chaperon/indinter.htm> (consulté le 16/11/2015)

 

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