Une corneille dans le salon

À peine les yeux fermés, je revois la petite route que j’empruntais tous les jours, au retour de l’école. J’aperçois une maison toute en hauteur entourée du jardin de mon enfance.

ENTREZ AVEC MOI…

Nous y voilà! J’ouvre la porte du salon et j’entre dans la seule pièce de la maison strictement réservée aux grandes occasions. Chaque chose y occupait une place immuable : le canapé-lit entouré d’étagères sur lesquelles se bousculaient des bibelots, une desserte en métal doré avec un service à thé et puis, juste à côté, deux énormes fauteuils en velours. Dans la partie gauche de la pièce, près de la fenêtre, se tenait discrètement la fierté de ma mère : un buffet en noyer que mes grands-parents avaient offert au jeune couple lors de leur mariage.
J’éprouvais envers lui le plus grand respect, car il avait coûté une petite fortune, comme me le répétait souvent ma mère, qui louait les qualités d’un bois aussi noble que le noyer. C’est vrai qu’il avait l’air plutôt chaleureux avec ses reflets dorés, presque cuivrés. Le meuble me semblait très large, mais pas très haut ; il comportait de chaque côté une partie fermée et, au milieu, comme suspendue dans les airs, une partie vitrée garnie d’une multitude de verres. Ce sont eux qui exigeaient toute notre attention à cause de leur délicatesse et la poussière, qui étouffait régulièrement leurs étincelles.

L’ÉTAGÈRE DU BAS

Si, étant petite, j’aimais voler au secours de ces objets fragiles avec mon chiffon magique, je me sentais de plus en plus attirée par l’étagère du bas, où des livres s’appuyaient les uns contre les autres. Il ne s’agissait pas de livres pour enfants que mon père avait l’habitude de rapporter de l’imprimerie où il travaillait et dont j’admirais les couvertures colorées. Bien au contraire, ces livres-là avaient l’air plus sombres et mystérieux avec leurs reliures en cuir. Pourquoi n’avais-je pas le droit d’y toucher ? Pourquoi ni ma mère ni mon père n’admettaient-ils que j’étais assez mature pour comprendre le monde des adultes ? Quelle injustice!
Mais l’obstination est une affaire de famille, elle nous accompagne de génération en génération, et, au fil du temps, je m’approchais toujours plus des pages défendues. Je contemplais les titres imprimés sur le dos des livres en me demandant quelles histoires ils pourraient bien raconter. Certains d’entre eux ne m’inspiraient que de l’ennui et je commençais à m’interroger sur les choix de mes parents jusqu’à ce jour où je pris entre mes mains un livre dont le souvenir restera à jamais gravé dans ma mémoire !

UN DRÔLE D’OISEAU

À première vue, ce livre n’avait rien de particulier, mais son titre « Bonne nuit, Jakob » (« Gute Nacht, Jakob ») m’intriguait. Qui pouvait bien être ce « Jakob » dont parlait le titre? Lorsque je l’ouvris enfin, je découvris la silhouette d’une corneille gravée sur la première page du roman. Ma curiosité m’empêcha de remettre le livre à sa place, m’obligea à m’installer dans un des deux grands fauteuils et à parcourir les premières pages de l’histoire.
Je fis alors la connaissance d’un drôle d’oiseau et de son ami, un garçon qui l’avait recueilli et soigné et qui était devenu son fidèle compagnon. À ce moment-là, il était trop tard pour revenir en arrière, je n’arrivais plus à me séparer de ce livre. J’avais plongé dans un monde où l’amitié entre un garçon et une corneille aide chacun à affronter les obstacles de la vie, leur complicité m’enveloppant d’affection et de réconfort.

Gute Nacht, Jakob

© Heyne, 1991

BONNE NUIT, LES CORNEILLES !

Encore aujourd’hui, à plus de cinquante ans et malgré ma passion pour les chats croqueurs d’oiseaux, je ne peux m’empêcher de souhaiter une bonne nuit aux corneilles que je croise et de les exhorter, tout au fond de moi-même, à prendre soin d’elles.

Bibliographie

GENTZ, Hans G. Gute Nacht, Jakob. München : Heyne Verlag, 1991.

ISBN 978-3764518592

Commentaire : le livre a été publié en Allemagne en 1954 et depuis sa sortie son succès perdure, car encore aujourd’hui les lecteurs allemands apprécient cette histoire. Tant mieux !

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