Une armoire pour deux

Que ne fut-elle déplacée, transportée, déménagée et re-déménagée entre deux chambres d’enfants, ma première bibliothèque !  En fait, lorsque je pense à mes premiers livres, c’est un meuble bien précis qui me revient en mémoire. Je le garde tendrement dans mes souvenirs d’enfance.  Il s’agit d’une petite armoire que mon frère et moi nous sommes jalousée, disputée, arrachée, pendant des semaines, dans un combat sans merci, pour y ranger nos livres personnels. Je précise que ce meuble est un modèle réduit que notre père, menuisier, avait réalisé, en bois bien sûr, pour l’évaluation de son apprentissage. Mais, hélas, il n’en avait fabriqué qu’un seul, sans penser à dupliquer le modèle pour que les deux aînés de la famille puissent y ranger leurs premiers trésors de lecture.

QUERELLE DE PROPRIÉTÉ

La question était donc : qui va posséder cette armoire-bibliothèque, en être le ou la propriétaire attitré(e), la conserver dans sa chambre ? Nos parents ne se sont jamais mêlés de ce combat : sage décision ! Je ne sais même pas s’ils se sont rendus compte du festival de déménagements auquel s’adonnaient régulièrement leurs enfants. Le frère est absent ? Chouette ! Je m’introduis dans sa chambre et transporte l’armoire tant convoitée dans la mienne. Heureusement que le petit meuble est léger. Quant aux livres qu’elle contient, je n’en ai cure ; ils se retrouvent par terre, chassés du tabernacle ! Je m’absente à mon tour ? Désolé sœurette… œil pour œil, dent pour dent ! Au retour, je ne dispose plus de l’armoire et mes propres livres gisent eux aussi au sol. Et ceci à plusieurs reprises… Mais comme dans toute bataille il faut un vainqueur, l’affaire finit sur la victoire du garçon sur la fille ; j’ignore cependant pour quelle raison et comment l’armistice a été conclu… Encore aujourd’hui, l’armoire-bibliothèque se trouve à la même place, abritant quelques vestiges livresques pour d’autres occupants de la chambre.

ROSE OU VERTE ?

En réalité, transporter ainsi ce meuble d’une pièce à l’autre n’avait pas que des inconvénients. La manipulation répétée des livres qu’il contenait m’a permis de découvrir les premiers romans appartenant à mon frère. Je ne sais pas s’il a réagi comme moi – j’en doute fort – mais j’ai lu tous ses exemplaires, dans son dos évidemment. Quel régal ! Quelles découvertes ! Il faut vous imaginer qu’à l’époque, soit les années 1960, la question des genres était prégnante dans la prescription des lectures. La littérature jeunesse en est à ses débuts dans les librairies. Lorsque nous nous rendons donc à la Maison de la presse de la ville voisine pour nous faire offrir nos premiers romans par maman, les libraires, en bons prescripteurs, lui recommandent deux collections, verte pour mon frère, rose pour moi. Vous les avez reconnues, car elles sont quasi-immortelles : les célèbres Bibliothèque verte et Bibliothèque rose de Hachette.

 Déjà très heureux de pouvoir lire en toute liberté dans nos chambres, nous ne nous posions pas la moindre question sur les stéréotypes à l’âge de neuf-dix ans. Mais, je trouvais quand même les histoires de la Comtesse de Ségur un peu cul-cul-la-praline, tandis que les aventures des Six compagnons de la Croix-Rousse me réjouissaient bien davantage. Je reconnais volontiers à la première des qualités littéraires qui ont forgé mon goût pour les mots. Mais les récits des héros lyonnais ont contribué bien plus à ma passion des livres de fiction.

© Hachette, 2006

© Hachette, 2006

Livres de la Bibliothèque verte, Virginie Couture, 2007,  LCC BY SA

Livres de la Bibliothèque verte, Virginie Couture, 2007, LCC BY SA

 

MA BIBLIOTHÈQUE, MA BATAILLE !

Même si je ne suis finalement pas restée la propriétaire de cette armoire-bibliothèque, je reste fortement attachée à son existence. Elle est sans doute le symbole en miniature de toute bibliothèque grandeur nature, qu’il s’agisse du meuble de classement ou du lieu de lecture publique. Elle représente le rangement et non la dispersion des fonds, l’enracinement du lecteur et non son errance, l’intimité recherchée et non le partage auquel il faut tendre. En constituant nos premières collections, les enfants amateurs de littérature jeunesse que nous avons tous été, ont pu se forger une personnalité de lecteur, mais aussi grandir à travers les mondes imaginaires des premiers romans. Aujourd’hui, j’ai réussi à me libérer de ce besoin de propriété exclusive. Cependant, les livres de la Comtesse de Ségur m’accompagnent toujours, bien rangés, conservant une identité visuelle facilement repérable. Lorsqu’il a été envisagé de les vendre éventuellement dans une brocante, la guerre a été à nouveau déclarée et… cette fois… j’ai gagné !

 

 

Ajoutez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.