Ulysse, un père absent

Les jeunes Nausithoos et Nausinoos ont une quête de vengeance à accomplir : ils doivent venger leur mère morte à cause de leur père qui l’a abandonnée. Mais la mèneront-ils à bien ?

Le départ

Nausithoos et Nausinoos , tous deux âgés de quinze ans, étaient à présent prêts à entreprendre leur premier voyage seuls. Pour la première fois, ils allaient quitter leur île natale, Ogygie. La traversée allait durer plusieurs jours. Ils emportaient avec eux de lourds sacs sur le petit navire de leur fabrication. Pour ce faire, ils avaient utilisé du bois flotté récolté sur l’île avec l’aide des nymphes qui les avaient élevés. Ils avaient coupé, scié, assemblé jusqu’à obtenir une embarcation correcte. Cette confection leur avait pris deux longues années.

Toutes les nymphes de l’île étaient présentes pour leur grand départ, refoulant des sanglots car chacune d’entre elles avait considéré Nausinoos et Nausithoos comme ses propres fils. Après de longs adieux déchirants, ils embarquèrent enfin, puis entamèrent leur voyage. Ils se dirigeaient vers Ithaque.

Ils observèrent Ogygie, afin de la graver dans leur mémoire : les arbres qui leur avaient offert toutes les ressources nécessaires, la grotte dans laquelle ils étaient nés, la plage de sable blanc, le lac qui fut autrefois leur terrain de jeu, tout, absolument tout. Enfin, après seulement cinquante mètres, l’île disparut, le sortilège de dissimulation mis en place agissait, il leur serait à présent impossible de revenir.

À bord, la tension était à son comble ; ils avaient une quête à accomplir. Une quête de vengeance. Ils ne prononçaient mot, ils savaient qui ils devaient tuer. Il s’agissait du prince Télémaque, fils d’Ulysse, roi d’Ithaque, le grand guerrier rusé, vainqueur de Troie, mais surtout leur propre père. Celui qui les avait abandonnés, celui qui était à l’origine du décès de leur mère, Calypso. Celle qui était morte de chagrin après le départ de son bien-aimé. Ulysse les avait privés de leur mère, ils le priveraient de son fils.

Le navire avançait à vive allure, un vent vif gonflait ses voiles car Poséidon, le puissant dieu des océans, les guidait jusqu’à leur destination. Celui-ci avait encore de la rancune envers Ulysse qui avait osé blesser son fils, le cyclope Polyphème ; il leur apportait secrètement son aide et espérait que les jumeaux atteindraient leur but.

Ithaque

Après seulement treize jours de voyage, Nausithoos et Nausinoos aperçurent les côtes d’Ithaque, ils étaient enfin arrivés. Ils se déguisèrent en marchands car avec leurs grands baluchons, ils auraient l’air de deux jeunes étrangers venus commercer sur l’île. Enfin, ils débarquèrent à terre.

Il leur fallait trouver un endroit pour la nuit. Ainsi, ils s’adressèrent à un passant qui les dirigea vers l’auberge la plus proche à quelques pas du port. Une fois à l’intérieur, ils furent accueillis par une jolie jeune fille, qui leur proposa une chambre.

Ils défirent leurs bagages et revirent le plan qu’ils avaient mis au point, une dernière fois, puis ce fut Nausithoos qui se chargea du récapitulatif :

Bien, mon frère, reprenons : demain nous partirons à l’aube, vêtus d’une longue cape, recouvrant notre armure…

– Forgée par le grand Héphaïstos, dieu de la forge lui-même, intervint Nausinoos.

– Oui et de ce fait, nous serons invincibles. Ensuite, nous nous rendrons au palais du rusé Ulysse, reprit Nausithoos. Nous lui réclamerons une audience, mais comme il est en voyage, ce sera son fils Télémaque qui nous recevra.

– Puis nous gagnerons sa confiance et lorsqu’il aura baissé sa garde, nous agirons !

– Exactement, Nausinoos, notre vengeance est proche.

Ils furent interrompus par un coup frappé à leur porte mais avant qu’ils n’aient pu répondre, la jeune fille qui les avait accueillis entra. Elle ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Alors qu’elle avait accueilli deux pauvres marchands, elle se retrouvait face à deux jeunes guerriers. Elle comprit immédiatement qu’ils n’avaient pas révélé leur véritable identité. Elle préféra partir.

Cependant Nausinoos se précipita derrière elle, la rattrapa rapidement, la fit revenir dans leur chambre et l’obligea à s’asseoir dans un coin de la pièce. Personne ne prononçait mot ; les frères étaient contrariés et la jeune fille effrayée, guettant ces deux personnes se ressemblant comme deux gouttes d’eau, à l’allure guerrière et imposante. En fait, lorsqu’elle les regardait bien, ils lui rappelaient quelqu’un… Oui, son roi : le grand Ulysse.

Chariclo

La nuit tombée, Nausithoos décida qu’ils dormiraient chacun leur tour. Ainsi, ils veilleraient à ce que leur prisonnière ne s’échappe pas jusqu’à leur départ. Nausinoos fut le premier à la surveiller. Il s’assit à côté d’elle pendant que son frère se reposait. Après un certain temps, il brisa le silence :

Quel est ton nom ? chuchota-t-il

– Je me nomme Chariclo, lui répondit-elle

Je suis Nausinoos. Sache que nous te laisserons partir, nous avons une simple quête à accomplir.

– D’où venez-vous ?

– D’une petite île.

– Qu’êtes-vous venus faire chez moi ? Quelle que soit votre quête, j’ai l’impression que vous allez commettre une énorme erreur. Je lis en vous une origine divine, ainsi qu’un profond désir de vengeance. Il ne faut pas y succomber, vous le regretteriez, reprit-elle.

– Comment pourrais-tu savoir de telles choses ? Tu ne sais rien de nous.

– Je suis de la lignée du devin Tirésias. Mon nom est le même que celui de sa mère. Mes dons de divination ne sont pas aussi puissants que les siens, mais je suis capable de ressentir et de comprendre certains éléments.

– Incroyable, souffla Nausinoos.

– Je t’en conjure, par Athéna, Nausinoos, la vengeance ne vous rendra pas heureux, il y a bien d’autres moyens de parvenir au bonheur, et je pressens un grand danger pour ton frère.

Il n’eut pas le temps de répondre, Nausithoos venait de se réveiller, c’était à son tour de surveiller Chariclo. Il ne prononça aucun mot jusqu’à l’aube, préférant ignorer la jeune fille.

Le doute

Alors que le jour commençait à se lever, Nausinoos et Nausithoos se préparaient pour leur vengeance. Ils enfilèrent de longues capes par-dessus leurs lourdes armures, puis lorsqu’ils furent parés, ils attachèrent Chariclo au lit avec des draps. Enfin, ils sortirent.

Après quelques minutes, Nausinoos, en proie aux doutes, déclara enfin à Nausithoos :

Écoute, mon frère, je ne suis plus certain que notre cause soit bonne, peut-être devrions-nous renoncer !

– Que me chantes-tu là, toute notre vie nous avons attendu cet instant précis et voilà que maintenant, à deux pas de notre but ultime, tu voudrais abandonner…

– J’ai un mauvais pressentiment ! De plus, que se passera-t-il une fois Télémaque mort ? Serons-nous heureux pour autant ?

– Le bonheur n’a jamais été notre visée, répliqua Nausithoos en colère. De plus, Oublies-tu que notre mère, la puissante Calypso est morte de chagrin après l’abandon de notre père Ulysse ?

– Je le sais parfaitement, mon frère, mais je voudrais tout de même que nous renoncions, nous pourrions accomplir bien d’autres choses, nous pourrions trouver une cause noble.

– Je n’ai que faire de tes causes nobles, tout ce qui me préoccupe en cet instant, c’est de venger Calypso, je ne renoncerai pas quoi qu’il arrive ! Comptes-tu m’abandonner ?

– Pardonne moi, Nausithoos, répondit son frère.

Un long silence s’ensuivit. Dans la clarté du jour naissant, seul le hululement d’une chouette se fit entendre. Sans un mot, Nausithoos continua d’avancer, laissant Nausinoos seul et en plein désarroi.

Une étrange visite

Pendant ce temps, au palais, alors que Télémaque dormait encore, une silhouette féminine apparut aux pieds de son lit. Dans un sursaut, il se redressa et tonna :

Qui ose s’introduire dans mes appartements et interrompre mon sommeil ?

– Peu importe mon nom, répliqua l’importune, je viens te prévenir d’un grand danger, Télémaque, fils du guerrier Ulysse. Un jeune homme vêtu d’une longue cape, et répondant au nom de Nausithoos, viendra dans peu de temps réclamer une audience pour ton père mais son but est tout autre. Il vient ici pour t’assassiner ! »

Sur ces mots, elle disparut, laissant Télémaque seul, se demandant s’il avait rêvé. Mais après un instant de réflexion, il comprit que ce n’était pas le cas. La femme disait vrai car dans sa posture majestueuse et dans ses paroles puissantes, il avait reconnu une origine divine… Athéna, la déesse de la sagesse, la fille de Zeus lui-même, lui avait rendu visite.

Si près du but

Nausithoos était arrivé au palais. Il ne comprenait pas le changement de comportement soudain de son frère et considérait l’abandon de Nausinoos comme une trahison. Il entra dans l’antre de celui qu’il était venu tuer. L’intérieur était immense, mais on ressentait une forme de modestie, il y avait bien quelques statues de marbre qui ornaient la pièce ainsi que de très jolies tapisseries mais c’étaient les seules décorations. Il s’adressa finalement au conseiller du roi, il commença par se présenter comme étant Nausithoos, le fils d’un marchand étranger puis lui demanda une entrevue avec Ulysse. On lui expliqua, comme il s’y attendait, qu’il était en voyage et que son fils le recevrait à sa place. Ainsi, il attendit son arrivée.

Télémaque arriva enfin. Il se révéla être un homme d’une trentaine d’années à la posture et à l’allure imposantes. Il avait un air grave et sévère sur le visage.

Ainsi, c’est toi Nausithoos, qui réclames une audience auprès de mon père, le roi Ulysse, dit-il d’un air grave.

– Oui, répondit l’intéressé, je suis venu pour demander…

– Cesse donc tes bavardages inutiles, je sais que tu es venu me tuer !

Nausithoos ne sut que répondre. Télémaque avait compris ses intentions, il était incapable de répliquer quoi que ce soit. Le prince donna l’ordre qu’on vienne l’arrêter. Il était pétrifié, il avait échoué.

Le retour d’Ulysse

Il fut emmené dans un cachot du palais en attendant son jugement. Après plusieurs heures, il reçut la visite de son frère.

Nausinoos ! s’exclama-t-il, comment es-tu arrivé ici ?

– J’ai rusé pour tromper le garde, je viens te délivrer, mon frère.

Il sortit un trousseau de clefs qu’il avait dérobé au garde mais alors qu’il allait en insérer une dans la serrure, un homme d’un âge avancé mais néanmoins encore en forme, lui ordonna de s’arrêter. Les muscles saillants, une longue barbe, des cheveux châtains clairs et bouclés, son visage ressemblait étonnamment à celui des jumeaux. Ce n’était nul autre que le vaillant Ulysse de retour dans son royaume. Son regard paraissait dur mais pétillant.

Mes fils, s’adressa-t-il aux jumeaux, vous avez les yeux et les cheveux blonds de votre mère !

Les deux frères restèrent muets de stupeur. Ulysse venait de les reconnaître en tant que fils, comment était-ce possible ?

J’ai essayé de vous retrouver lorsque j’ai appris la mort de Calypso, reprit-il, elle est morte par ma faute et vous devez penser que je vous ai abandonnés ! Mais l’île étant dissimulée par un sort, il me fut impossible de vous rejoindre. Comprenez que s’il est une personne qu’il faille blâmer, c’est moi seul et non mon fils Télémaque. Je vous en supplie, si vous tenez à la vengeance, prenez ma vie !

Sur ces mots, il prit son glaive et le tendit à Nausinoos.

Les deux frères s’adressèrent un regard muet et surent ce qu’ils devaient faire. Nausinoos prit l’arme que lui tendait Ulysse et la lui rendit aussitôt. Puis tous deux s’agenouillèrent devant leur roi, devant leur père.

Nausithoos et Nausinoos

Quelques jours plus tard, on pouvait apercevoir Nausithoos et Nausinoos déambulant dans le palais. Ulysse avait intimé qu’on les libère et leur avait offert une place dans sa demeure. La jeune Chariclo était souvent invitée par Nausinoos au palais. Finalement, ils n’avaient certes pas vengé leur mère mais avaient gagné un père.

Résumé

Nausithoos et Nausinoos sont les fils de Calypso. Leur père, Ulysse, les a abandonnés à leur naissance. Les deux frères décident de se venger et d’assassiner Télémaque qui n’est autre que le fils d’Ulysse .

À partir de dix ans.

Bibliographie

HOMÈRE. Odyssée. V. Bérard (trad.). Paris : Le livre de poche, 2015. Les classiques de poche. ISBN : 978-2-253-00564-3.

HÉSIODE. Théogonie. P. Mazon (trad.). Paris : Belles lettres, 2008. Les classiques de poche bilingue. ISBN : 978-2-251-79999-5

Image à la une: Caverne fantastique avec Ulysse et Calypso par Jean Brueghel le vieux dit de velours, 1616. Disponible sur Wikimedia commons.

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