Sans la télé, de Guillaume GUÉRAUD

Guillaume n’a pas de télévision. Guillaume n’a pas de père. Guillaume n’a pas d’amis. Mais, Guillaume est avide.

Avide de curiosité, passionné de films, friand d’histoires.

Oui, Guillaume fait son cinéma.

 

Cette autobiographie est un étonnant voyage qui nous fait (re)découvrir les plus grands classiques du septième art, traversant des générations entières. L’auteur nous ouvre la porte de sa jeunesse et réunit petits et grands au cœur des souvenirs qui l’ont construit. À travers une écriture débordante de caractère, on devine le portrait d’un jeune garçon ordinaire et pourtant si particulier. Sans la télé, derrière une brutalité aussi modeste que pudique, se cachent une intelligence et une sensibilité dont le lecteur ne pourra que s’inspirer.


Flash-back : l’absence du père

Nous sommes en plein cœur des années 70 et les cours de récréation sont animées par les récits du célèbre Tom Sawyer, figure de rébellion et de liberté. La famille Ingalls, James West, Zorro, Goldorak… Tous sont évoqués et honorés. Les écoliers échangent leurs impressions sur ce que cet homme-objet leur narre. Guillaume se demande alors pourquoi tous ces enfants ont le droit à ces spectacles fascinants, pendant que lui assiste aux débats politiques qui séparent les hommes.

Le jeune garçon compare l’absence de la télévision à celle de son père. Ne pas avoir de père lui semble normal. Ne pas avoir de télévision, en revanche, est peu banal. C’est pourtant là une question existentielle, car la figure paternelle a un véritable rôle dans la construction de l’enfant. Dès les premières lignes, le lecteur comprend que la télévision a cet attribut. Elle est le médiateur de l’imagination, instaure l’équilibre de l’enfant. Elle est omniprésente et participe à la (dé)composition de l’esprit. Comme le père, la télévision fascine.

Il n’y a qu’un homme dans la vie du héros : son oncle, le frère de sa mère. Ce personnage agit très souvent d’une manière inconsidérée. Sa vie est dictée par la politique de gauche, et son cœur ne bat que pour sa patrie, sa nation, sa France. Plus tard, Guillaume s’inspirera de ce dévouement pour défendre le cinéma. Si l’oncle ne remplace certainement pas le père, il reste toutefois complice de cet état d’esprit précoce.

Première prise

Malgré ses efforts, Guillaume n’obtient pas ce qu’il désire. Déçu, il tente d’intégrer un groupe d’enfants qui chantonnent le générique de Tom Sawyer. Guillaume chante à son tour. La télévision n’est plus un souhait mais un besoin. Sans elle, il est comme exclu de la société. Sa bienveillante mère lui offre le livre de son personnage favori, mais cela n’enchante pas le garçon et le rend même agressif. C’est l’élément déclencheur : Guillaume découvre le grand écran.

Si l’objet-livre semble être quasiment dévalorisé, le septième art devient l’écriture du monde contemporain. En effet, cet univers conquiert peu à peu l’innocence fragile du garçon. Guillaume peut enfin raconter des histoires, ses histoires. Il ne décrit pas seulement les images qui défilent devant ses yeux, mais les retouche. Que montre-t-on ? Que voit-on ? Guillaume se moque de la réception visuelle. Non, il préfère imaginer, inventer et réinventer des scénarii. Il change et transcende le message véhiculé pour impressionner ses camarades de classes et captiver leur attention. Le pire – ou le mieux – est que cela marche : tous les enfants n’ont d’yeux que pour lui.

Ainsi débute le tissage de cette relation, aussi passionnante soit-elle. Guillaume construit son propre royaume. Dirigée par cet immense et puissant écran, la salle, cette salle, englobe le monde extérieur. Les bruits se fondent et se confondent au calme précieux. Extinction des projecteurs : l’esprit s’ouvre. Et c’est là toute la complexité de l’ouvrage. Comment un enfant, symbole de l’innocence, infaillible candide, peut-il dissocier la fiction à la réalité ? Finalement, le dehors n’est qu’une grande image infiniment modifiée et recadrée. Alors, Guillaume réalise qu’un monde meilleur est à sa portée, le sien.

Sans la télé de Guillaume Guéraud

© Éditions du Rouergue, 2010

    Travelling : le mouvement

Les super-héros fascinent les enfants. C’est pourquoi ils ont tendance à les mimer, à les imiter, à vouloir leur ressembler. Lors d’une altercation avec un camarade de classe, Guillaume devient involontairement un héros, en pardonnant à son meilleur ennemi. Cet acte, responsable et légitime, est la preuve que Guillaume n’est plus un enfant. Et, ce ne serait pas modeste de dire à quel point il a évolué. Il s’est mû docilement au sein d’un contexte politique et familial assez complexe.

Pendant que la gauche sociale emporte les élections présidentielles, l’adolescent tente de mieux comprendre le système. Il s’y intéresse et forge sa propre critique du genre humain. Les films mettent en lumière et en couleur l’engagement. Guillaume associe de facto la couleur rouge au communisme, la richesse aux partisans de droite, l’étroitesse aux extrémistes, etc. Il entame ainsi des discussions consciencieuses avec son oncle. Le lecteur peut alors se demander lequel des deux est le plus naïf.

Enfin, Guillaume comprend l’un des objectifs primordiaux auxquels les réalisateurs et scénaristes s’attachent sensiblement. Montrer le monde tel qu’il est. Certains choisiront la subtilité, d’autres préfèreront le franc-parler. La joie, le chagrin, la peur, le bonheur : à chaque entrée, le spectateur cueille un bouquet d’émotions. Guillaume a ouvert les yeux, son regard change. Et c’est ici un mouvement d’esprit. Épanoui, l’enfant conçoit les choses d’une manière différente et les transforme.

Les lignes de force

La peur est un sentiment qui s’éloigne lorsque l’on a une certaine expérience de la vie. On appréhende moins en pensant mieux. Guillaume franchit les limites de l’interdit en allant voir des films plus que déconseillés. Il découvrira alors ce qu’est réellement la peur, sans s’en éloigner pour autant. La crainte dépassée devient une force.

Il enchaîne et multiplie les séances de cinéma. Il devient boulimique de films d’horreur. Sa pensée, quant à elle, s’endurcit, s’affirme. Paradoxalement à la violence des scènes qui rythment son quotidien, il trouve enfin la sérénité. Guillaume perçoit le bien dans le mal et se concentre sur le juste plutôt que l’injuste. Ainsi, il laisse cet étrange sentiment d’être en harmonie avec lui-même.

Cependant, la société persiste à le considérer comme un être anormal. La télévision rassemble aussi bien qu’elle éloigne. Et, si le fait de ne pas en posséder est un problème, Guillaume en a fait une opportunité. Son indifférence lui a permis de découvrir de la nouveauté, en mettant sa curiosité au devant de la scène. Désormais, rien ne lui échappe. Pas même la question du sexe qui trône au-dessus de chaque adolescent, encore ignorant.

Ellipse

Guillaume ne reconnaît plus le monde qui l’entoure. Les hommes, la politique, la télévision… Ce sont des effets spéciaux. Selon lui, il s’agit d’un faux cosmos. L’univers ne serait qu’une fiction soupçonnée par le réel. C’est ainsi que Guillaume Guéraud est devenu acteur de sa vie, auteur de son destin, enfant du cinéma. Du voyeurisme, on est passé à un fétichisme absolu. Guillaume Guéraud nous présente sa vie, son œuvre. Il se souvient et nous rappelle les films qui en ont marqué plus d’un.

Sans la télé est un véritable hymne au septième art, fredonné par un personnage passionné et passionnant. Guillaume n’a pas de télévision. Guillaume n’a pas de père. Guillaume n’a pas d’amis. Un refrain qui prend tout son sens lorsque l’on comprend qu’il n’a d’amour que pour le cinéma. L’attachement se transforme en obsession. Guillaume Guéraud est aujourd’hui critique de cinéma et c’est un thème récurrent dans chacun de ses ouvrages. Il réunit ainsi les adolescents et les parents autour d’une problématique toujours et encore d’actualité : l’homme, acteur ou spectateur ?

Enfin, si l’auteur pense qu’il n’y a pas de morale à travers cette écriture visuelle, seul celui qui interprète peut le savoir. Il nous suffit simplement d’observer la première page de couverture : un jeune garçon pousse une bobine. N’est-ce pas là l’objet-phare qui restitue l’ensemble d’un film ? Et la couleur de ce pantalon, ne s’apparente-t-elle pas à la vivacité de celui qui la porte ? Et c’est ce qui rend ce livre inlassablement séduisant. Guillaume Guéraud charme par la simplicité de son style, sans pudeur ni contrainte. Tout est dit. L’auteur nous livre une partie de son passé, et pas n’importe laquelle. Il s’agit du basculement de l’enfance vers l’adolescence, et ce grâce au cinéma.

Clap de fin pour la télévision, détrônée ici par le grand écran.

Référence bibliographique

GUÉRAUD, Guillaume. Sans la télé. Rodez : Rouergue, 2010. DoAdo. ISBN :  9782812601620.

Sur You Tube

Guillaume Guéraud, aux éditions du Rouergue, présente son roman autobiographique Sans la télé (2010)

 

 

 

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