J’ai la conque, écoutez-moi

… alors c’est moi qui parle ! C’est comme ça qu’on avait dit, celui qui a la conque doit être écouté en assemblée. C’est la règle.

Votre témoin, Piggy

On m’appelle Piggy. Je déteste qu’on m’appelle comme ça, mais personne ne se souvient jamais de mon prénom. Je ne suis pas très beau, j’ai les jambes courtes, je suis maladroit et j’ai des lunettes. Mais je suis la caution intellectuelle du groupe, oui monsieur.

Paraît qu’on a écrit un livre sur ce qu’il nous est arrivé. Un certain William Golding qui a fait publier Sa majesté des mouches. C’était un soldat. Un soldat…

Comment tout a commencé

Nous, on était dans un avion, et d’un coup, alors qu’on traversait l’océan, on s’est écrasés au bord de la plage d’une île tropicale. Une immense forêt aux arbres pleins de fruits sur une grande île déserte. Enfin, ça c’est ce qu’on croyait au début. J’ai trouvé les autres : Ralph, qui est souvent calme et qui dirige, cette brute de Jack obsédé par la chasse et par l’autorité, Simon le timide, Roger qui fait froid dans le dos, les petits… mais personne d’adulte. On était seuls, entre nous.

L’enfance, c’est le paradis

Alors au début, les autres étaient heureux, vous pensez bien. Ils pouvaient nager et faire tout ce qu’ils voulaient. Moi, je me suis inquiété tout de suite : comment est-ce qu’on allait nous retrouver ? J’ai suivi Ralph en permanence et il a insisté pour que l’on fasse un feu. Comme ça, on finirait par être vus par un bateau qui nous ramènerait chez nous, en Angleterre. Ça allait plutôt bien à ce moment-là encore. Mais très vite, ils ont perdu courage et on m’a même volé mes lunettes parce que ça faisait loupe pour allumer du feu. Puis on a commencé à sentir une présence dans la forêt de l’île.

William Golding Sa majesté des mouches

© Gallimard, 1996

L’œil du lecteur devenu adulte

Soyons clairs : cette lecture m’a complètement bouleversé, voire traumatisé. Elle a fait écho à une réflexion que j’avais spontanément eue :  mon enfance était confortable. Matériellement, en tout cas, on prenait tout en charge pour moi. Jamais besoin de me soucier de manger à ma faim, de faire les courses, de faire le ménage, de remplir de papiers administratifs, de gagner de l’argent. Mais je savais aussi que cela aurait une fin.

Le fruit défendu

L’une des choses qui m’ont le plus attiré dans ce livre, c’est ce que j’ai ressenti autour : apparemment, c’était « une mauvaise idée » de le lire. Je sentais bien qu’il était particulier, un peu effrayant, qu’il faisait polémique. Je me suis dit que si c’était « Junior », c’est qu’à dix ans, je pouvais bien le lire. Je suis donc allé  le lire à la petite bibliothèque de mon école primaire. J’ai bien entendu dû m’y reprendre à plusieurs fois,. En effet, on ne pouvait y accéder que pendant les activités du mardi après-midi. Pendant que les autres parlaient, je ne perdais pas une minute, assis en tailleur, caché derrière un rayonnage. Ce roman me captivait, il fallait que je sache s’ils s’en sortiraient. Mais surtout, comment ils s’en sortiraient. À quel prix.

Un roman terrible

Partout dans les dessins animés ou presque, dans les catalogues de jouets, dans les publicités, dans les proverbes, j’avais entendu dire que l’enfance était un âge naïf, innocent et plein de douceur. Je ne comprenais donc pas pourquoi ces adultes n’ouvraient pas les yeux : c’était bien trop rarement ça. Et heureusement, d’un côté : à quoi bon vivre cette époque sans son danger ? Les souffrances, les peines que je vivais ne pouvaient pas toutes être évitées. Elles devaient être exorcisées. Et ce livre était, pour son auteur comme pour moi, exactement là pour ça. Ni l’auteur, ni le livre ne ménagent. C’est une œuvre complète, mobilisant et l’esprit et le cœur. Elle n’hésitera pas à soulever ce dernier d’une façon viscérale. L’auteur a empreint son roman d’un je-ne-sais-quoi de profondément organique et physique qui ne donnent que plus de concret, de réalisme à son œuvre. Cela passe sûrement par ses descriptions efficaces et précises de l’évolution des corps au long du récit. Corps représentant la dégradation des facultés de discernement et d’espérance des garçons (car ce livre ne comprend pas de figure féminine).

Polémique sur la violence

J’ai appris plus tard que ce livre était controversé. On ne pouvait décemment pas proposer à la jeunesse un livre qui montrait des scènes de harcèlement, de meurtres, de fanatisme, de luttes pour le pouvoir, de bagarre, de perdition et de doute. Tout cela, c’était seulement le lot des adultes. N’est-ce pas?

On sent bien que William Golding a été soldat lors de la deuxième guerre mondiale. Un personnage du récit le rappellera, et c’est une préoccupation assez vague, dont les enfants ont vaguement conscience, ce qui montre que le récit se situe durant ce conflit. Même sur une île déserte inconnue des cartes, Golding montre que l’on n’échappe ni à la violence, ni à la barbarie. Ces dernières resurgissent, et l’éducation n’est qu’un piètre vernis social. On aura donc des scènes fascinantes, qui ne jugent pas mais décrivent avec une lente méticulosité acérée cette inexorable déchéance. Les questions que l’auteur posent sont nombreuses : les êtres humains sont-ils intrinsèquement violents? Est-ce que les progrès de l’éducation peuvent compenser cette inclination ? Le mysticisme est-il toujours instrumentalisé pour se dédouaner d’avoir à expliquer le monde, trouvant des explications toutes faites ? Explications supposées rassurer sur une chose : rassurer l’homme civilisé. Golding interroge également sur ce thème : qu’est-ce que la civilisation, quel est son poids quand cela n’interdit pas la guerre et la barbarie ?

Entre d’un côté,  l’espoir de la science, du progrès et de l’éducation et de l’autre côté, le traumatisme écœuré de l’absurdité de la guerre et du meurtre, le doute sur la nature humaine… le tout mélangé à un roman d’aventures rappelant L’Île au trésor de Stevenson et se rapprochant encore plus de l’atmosphère moite et païenne, métaphysique de L’Île du docteur Moreau de Wells, Golding a signé un ouvrage de son époque. Mais cette dernière continue à trouver des résonances actuellement. On trouve des références à The lord of flies dans la musique (The Offspring, Iron Maiden), dans l’audio-visuel (la série Lost : les disparus de Lindelof et Abrams), dans les jeux vidéos (le jeu indépendant The binding of Isaac). Ses thèmes et questions transcendent les époques. Peut-être parce que l’auteur se livre tout en pudeur dans une écriture non manichéenne.

Psychologiquement, il y a également tant à dire. Des études ont été menées auprès de survivants à des catastrophes, notamment d’un crash d’avion durant lequel les passagers rescapés ont avoué avoir transgressé un tabou pour les occidentaux : l’anthropophagie. Sa majesté des mouches interroge donc aussi sur deux points : 1) Jusqu’où aller pour survivre ? 2) Peut-on vraiment juger ce qui se passe dans des circonstances de survie en milieu extrêmement hostile?

Sur ce point, j’ai trouvé que l’on sentait l’âge d’or de l’anthropologie, qui résonnait encore au début des années 50. Cette science sociale questionne sur les questions de la figure du sauvage et sur la notion de civilisation. Deux notions omniprésentes dans Sa majesté des mouches.

Symbolique du roman

La conque est le premier symbole. On trouve encore ici une approche anthropologique. La conque est un objet vecteur de pouvoir. En effet, ce coquillage est un objet qui va rapidement être utilisé au service d’une certaine idée de l’ordre social. En effet, le personnage principal et chef, Ralph, instaure une sorte de démocratie. Les décisions sont prises en assemblée et la personne qui porte la conque, quel que soit son niveau de charisme ou de taux d’appréciation dans la communauté, doit être écoutée. C’est donc également un outil pour garantir la liberté d’expression. Cependant, Ralph choisit de donner cet objet ou non : il concentre donc le pouvoir et reste décisionnaire. Évidemment, l’objet-symbole sera brisé, et avec lui, l’ordre social passera d’une relative démocratie à une anarchie donnant tout son sens à l’expression « La loi de la jungle ». Ce premier symbole est donc éminemment politique et manifeste la croyance de l’auteur en la démocratie et la liberté d’expression. Ceci dit, il montre ses limites, ne se contentant jamais de pointer du doigt.

Le deuxième symbole apparaît plutôt tardivement. Il s’agit ni plus ni moins de Sa majesté des mouches. Sans révéler un point scénaristique important, disons que c’est un symbole de folie et de fanatisme.

Enfin, il existe tout un ensemble qui a du symbole l’aspect récurrent. En effet, les garçons sont enfermés en plein air, ne pouvant s’échapper de l’île, milieu hostile. On assiste à la monotonie désespérée de leur quotidien à travers la récurrence des mêmes éléments : les fruits, la plage, l’océan, le feu, la chasse, la peur.

L’aventure et le danger

Ce livre montre une aventure brute dans laquelle les personnages évoluent. La véritable aventure est indissociable du sentiment que tout pourrait s’arrêter au moindre faux pas. Ce que nous vivons peut nous traumatiser, nous transformer, voire nous souiller et nous corrompre. La noirceur dont nous pouvons être imprégnés est indissociable d’un espoir ténu. L’espoir d’être sauvé par l’abnégation, la violence sous le vernis de la civilisation. Le courage de faire face à soi et à ses convictions.

Le courage d’affronter Sa majesté des mouches   

Bibliographie

GOLDING, William (auteur). Sa majesté des mouches. Claude LAPOINTE ill. Lola TRANEC-DUBLED trad. Paris : Éditions Gallimard, 1996. 285 p., ill. en coul. ; format 17,5X10,7 cm. (Folio junior). ISBN 2-07-033447-3 (relié). Titre original : Lord of the Flies.

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