Roverandom, de J.R.R. Tolkien

Jeune chiot de la campagne anglaise, Rover n’a que faire des magiciens. Alors que vient faire l’un d’entre eux dans son jardin, à lui demander son chemin ? Un pantalon déchiré plus tard, un tour de magie et, pouf, voilà le chien transformé en jouet et mis en vitrine. Mais les aventures ne font que commencer pour celui que l’on nommera bientôt Roverandom.

L’autre roman jeunesse de Tolkien

De John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), le grand public retient surtout la trilogie épique Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) et le roman jeunesse Le Hobbit (1937), portés par leur propre popularité, ainsi que leurs adaptations respectives par Peter Jackson au cinéma. Mais l’auteur ne se limite pas à cela, loin de là. Tolkien, c’est tout un univers littéraire et académique prenant racine, en coulisse, dès 1910.

Il faudra plus de 25 ans après ses premières ébauches pour qu’il soit publié pour la première fois. Depuis lors il nous a abreuvés, en grande partie à titre posthume, en nombreux textes appartenant à son légendaire (les œuvres en lien avec Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, tel le Silmarillion, 1977) ou à ses études mythologies et littéraires.

Néanmoins, avec le roman Roverandom, rien de tout cela. Nous avons affaire à l’une des quelques œuvres autonomes de pure littérature de Tolkien. Il s’agit en effet d’un conte de fées traditionnel, comme ceux dont raffole l’auteur, et qu’il commença à composer en 1925, inspiré par les aventures d’un de ses fils, Michael, pendant un séjour en vacances au bord de mer. Il faut d’ailleurs savoir que Roverandom, bien que paru en 1998, avait été présenté à un éditeur peu après la publication du Hobbit, mais délaissé pour travailler à une suite de ce dernier.

Une aventure qui a du chien

Nous nous retrouvons durant la première moitié du vingtième siècle, dans la campagne anglaise, où un petit chien noir et blanc du nom de Rover découvre que manquer de politesse envers un magicien qui cherche son chemin va l’entraîner dans une aventure palpitante. C’est du moins comment l’on peut se représenter la chose, malgré notre regard adulte et peut-être un peu distant face à un livre, qui encore plus que Le Hobbit est dédié à un public très jeune.

Tout dans Roverandom est pensé pour être à portée d’un public qu’on estimera d’environ six ans et accompagné d’un adulte. À commencer par les personnages. Rover, le protagoniste, est un chiot, dont la perspective sur le monde correspond à celle d’un jeune enfant. Cela apparaît flagrant dans ses rapports avec les autres personnages. Le seul dont il se sent réellement proche est un enfant de cinq ans, du nom étrange de Fistondeux1, qui lui a été offert après que le magicien l’eut transformé en jouet pour le punir de son impolitesse (et d’un pantalon troué). Avec les autres personnages, même les compagnons de jeux que sont d’autres chiens, on observe une distance lié à l’âge, permettant à l’enfant de s’identifier à Rover.

De même, les péripéties sont adaptées à cet âge. Nulle aventure épique, de combat contre les forces du mal, de quêtes au péril de sa vie. Les aventures ici sont faites de rencontres et de jeux, certes parfois dangereux, comme lorsqu’au détour d’une promenade avec un « chienlune », il pénètre par mégarde dans la grotte d’un grand dragon et provoque son courroux.

En tant que livre pour jeunes enfants, on lui reconnaît aussi une valeur normative. L’impolitesse est clairement pointée du doigt, cause des ennuis de notre héros canin. Ce dernier apprend aussi que les actes ont des conséquences, qui peuvent parfois être lourdes, notamment quand Rover mord,  par jeu, la queue d’un immense serpent de mer dont il est dit qu’il est responsable de la destruction d’un continent et qu’il pourrait recommencer s’il venait à se réveiller. Enfin, on remarquera un sous-propos écologiste de la part de Tolkien, qui pointe du doigt les ordures jetées dans la nature.

Un livre qui s’écoute

Tout lecteur, qui comme moi, parcourt ce livre se rendra sans doute rendu compte qu’il ferait un excellent livre-audio, et cette idée a d’ailleurs déjà été menée à bien. Mais sans recourir aux prouesses de la technologie, une simple voix, celle d’un adulte lisant Roverandom à son enfant (ou à un groupe d’enfants), ferait l’affaire. Et c’est là une caractéristique fondamentale de l’œuvre: elle est orale.

On sent bien tout au long du récit que Tolkien l’a écrit avec cette idée en tête, comptant lui-même l’appliquer pour la raconter à ses propres enfants. C’est flagrant dans la manière dont est décrit le narrateur, qui présente un phrasé parfaitement ajusté pour l’oral. On peut ainsi l' »entendre » dire des choses comme « Je suis forcé de dire », « et si vous voulez mon avis » ou « rappelez-vous ». Des éléments de styles renforcent aussi cette impression, telles des listes énumératives humoristiques, des allitérations ou même des onomatopées.

Une introduction à l’émerveillement

Une fois lu, Roverandom, bien que moins connu et moins populaire que son frère de plume Le Hobbit, nous fait reconsidérer le statut de parfaite introduction à l’émerveillement du style fantasy de ce dernier. En effet, Le Hobbit vise plutôt un public d’au moins 10-12 ans, voire peut-être 8 ans, alors que Roverandom, comme précisé plus haut, nous semble parfait pour des enfants d’environ 6 ans.

L’avantage principal de Roverandom, qui peut surprendre les lecteurs habitués au style descriptif riche de Tolkien, est justement qu’il brille par l’absence de descriptions, qui pourraient être trop lourdes pour de très jeunes lecteurs. Au contraire, Tolkien préfère ici faire usage de descriptions évocatrices et courtes, délaissant aussi les indications de temps et de lieux trop précises. À l’exception néanmoins de l’introduction des lieux les plus fantastiques du conte, où il se permet quelques envolées, mais sans jamais, à notre avis, rendre la chose indigeste pour un enfant. D’autant plus que le livre présente une poignée d’illustrations (couleurs et noir et blanc) réalisées par l’auteur lui-même, car il avait pour projet initial d’en faire un livre illustré.

Aussi, Roverandom présente une transition du réel vers le merveilleux, avec une situation initiale ancrée dans la réalité et qui va de plus en plus se plonger dans un contexte féerique. On le remarque notamment par les transformations du chien. Il est d’abord transformé en jouet, puis il retrouve sa forme, mais pas sa taille, puis apprend à voler avec des ailles de papillons pour ensuite être transformé en « merchien » palmé. On passe ainsi du moins au plus étrange au fur et à mesure du récit. Même remarque concernant les lieux : la campagne puis les falaises anglaises, l’île aux chiens, la lune, et un royaume sous-marin.

A ce qui vient d’être évoqué, on peut aussi lister les autres éléments merveilleux qui ponctuent le récit. Rappelons les magiciens, au nombre de trois. Le grand dragon blanc lunaire. Un goéland qui parle et joue le rôle de facteur entre terre et lune, une baleine vous transportant en vous gardant dans sa gueule, des sirènes, etc.

On remarquera aussi que Tolkien éveille aussi la sensibilité au merveilleux en expliquant des phénomènes réels complexes par les actes de créatures féeriques. Ainsi, c’est la fumée du dragon qui provoque les éclipses et ses flammes qui la rougissent. Le serpent de mer géant est responsable de mouvements de marée majeurs lorsqu’il bouge pendant son sommeil.

Fenêtre sur le conte de fées et sur un auteur

Roverandom de Tolkien

© Pocket, 2013

Présenté dans un format poche broché de 18 cm, cette édition de 2013 se présente comme une véritable petite fenêtre sur le merveilleux à emporter partout. Cette impression d’ouverture sur le conte est directement transmise par la couverture, quelque peu stylisée. Notre perspective est encadrée par les falaises, avec vue directe sur la mer, surplombée par une pleine lune, devant laquelle se tient un dragon en plein envol. On nous introduit ici plusieurs lieux de l’aventure, tout en ancrant l’œuvre dans le féérique et l’imaginaire de Tolkien, où les dragons sont notamment prépondérants.

À la lecture de la quatrième de couverture, on ne devine guère à qui est vraiment destinée l’œuvre, ce qui est une stratégie commerciale de la part de l’éditeur, sans doute désireux de ne pas faire fuir un lecteur potentiel en présentant le roman de but en blanc comme un livre pour très jeune public. Ceci est renforcé par l’absence de la mention de la loi du 16 juillet 1949.

Le livre ne s’adresse pas qu’aux enfants. Outre le récit en lui-même, d’environ 110 pages, l’ouvrage présente une quarantaine de pages dédiées à l’étude de l’œuvre elle-même et s’adressant à un public beaucoup plus réfléchi. Du pain béni pour les lecteurs avides de comprendre le processus créatif de Tolkien. Ils seront ravis de découvrir une quarantaine de pages, divisées entre l’introduction et les notes bibliographiques, dédiées à la compréhension de l’œuvre, telle une analyse philologique des quatre versions conservées du texte ou bien des explications sur les nombreuses références mythologiques2 dont Tolkien a parsemées son conte.


Bibliographie

TOLKIEN, John Ronald Reuel. Roverandom. Jacques GEORGEL, trad. Paris : Pocket, 2013. 151 p : ill. en coul. ; 18 x 11 cm. Fantasy. ISBN 978-2-266-26501-0

Notes

1 Il s’agit d’une référence directe à Michael Tolkien, le second fils de l’auteur. Lors d’une promenade sur la plage, il perdit un jouet représentant un chien noir et blanc. Cet événement inspira son père à créer ce récit, qui présente d’ailleurs cette scène.

2 Dont certaines à son propre légendaire. Les commentaires permettent d’ailleurs de mettre en avant une co-influence des différentes œuvres de Tolkien en gestation et d’observer l’évolution de certaines de ses idées.

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