Projet Adam, de Katherine APPLEGATE et Michael GRANT

Qui n’a jamais rêvé de rencontrer l’être parfait, qui nous correspondrait en tout point ? De contrôler le moindre détail génétique pour qu’il n’ait plus aucun défaut ? De n’avoir qu’à plonger dans son regard pour comprendre ce qu’il pense, sans avoir besoin de long discours ? Eve l’a fait. Mais rien ne se passe jamais comme prévu…

Aventures d’une héroïne malgré elle

Besoin de dialogue

Notre jeune héroïne s’appelle Evening, un prénom qu’elle n’affectionne pas et que sa mère est la seule à utiliser. Ses amis l’appelle E.V. ou Eve. C’est quelqu’un d’assez solitaire. Le roman à peine débuté, nous sommes déjà face à une certaine brutalité. Un accident violent plonge Eve dans des réflexions sur elle-même et sa douleur. Elle se demande notamment avec regrets

pourquoi elle n’a pas attendu que le bonhomme passe au vert.

Ou si elle

n’aurait pas préférée être morte.

Cette noire pensée n’est pas sans rapport avec la mort de son père ; une des causes majeures d’un conflit perpétuel avec Terra Spiker, sa mère.

En effet, cette dernière est considérée par tous comme étrange, trop froide, voire inaccessible. Son surnom auprès de tous ses employés au centre Spiker Biopharm est d’ailleurs « Terreur Spiker ». Caractérisée par ce style bien à elle, elle ne se montre jamais en public sans vêtements de marque. Sa fille est à l’hôpital lorsque nous la voyons pour la première fois ; elle est impeccable, sûre d’elle avec « sa robe Chanel » et ses « boucles d’oreilles Tiffany ». Cette femme préfère prendre de la distance avec sa fille, pour ne pas perturber son travail, qui passe avant tout le reste. Cela fait souffrir Eve, qui aimerait une vie normale.

Le fait de ne pas s’entendre avec un parent est pour un adolescent un problème assez courant. À cet âge, on essaie de se construire une identité, une personnalité. Il s’agit de couper le cordon avec les parents et surtout ne pas leur ressembler. À plusieurs reprises, Eve se fait la réflexion qu’elle réagit avec trop de froideur, à l’image de Terra. Elle partage également son goût pour la biologie et la génétique, en plus de leur ressemblance frappante.

Le conflit entre Eve et Terra est d’autant plus grand que la mort de son père, au caractère plus doux, aurait eu lieu dans des circonstances étranges ; ce dont Terra refuse de discuter avec sa fille, la laissant dans sa peine et son incompréhension. Elle imagine alors des choses, commence à avoir des doutes à propos de sa mère. Mais elle la respecte trop pour les lui formuler clairement et oser entrer en confrontation avec elle.

Dans son aventure, elle rencontrera Solo Plissken, un jeune homme mystérieux et séduisant qui, malgré son caractère un peu prétentieux et immature au premier abord, saura lui apporter l’aide et le courage nécessaire pour parler à sa mère, pour oser lui poser des questions. Lui non plus n’a pas droit au dialogue avec ses parents, décédés tous les deux plusieurs années auparavant. L’ histoire d’amour entre les adolescents apportera une dimension plus légère dans une histoire un peu noire. En revanche, les nombreux quiproquo qui découleront de toute l’affaire risqueront de provoquer des catastrophes.

Les ados et leur mal-être, lien entre science-fiction et réalité

En grandissant, ce n’est pas toujours facile d’accepter les nombreux changements de la vie, de son corps. On se compare aux autres, et tout est motif à nous faire douter de nous-même, à provoquer des complexes. Des yeux trop rapprochés, des narines trop petites, rien ne va plus. Eve se trouve assez quelconque, notamment en comparaison avec sa meilleure amie Aislin.

Cette dernière a une réputation de délurée ; son absence de pudeur provoque des jeux de séduction avec tous les beaux garçons qu’elle croise. Eve n’attire pas tellement les regards et se demande si elle n’est pas tout simplement laide. Malgré leurs différences, Aislin est une précieuse amie ; elle a été présente pour Eve après le décès de son père. Mais son influence n’est pas très bonne, elle est un peu réfractaire aux améliorations. Elle semble bloquée dans sa situation à cause d’un comportement autodestructeur ; elle persiste à traîner avec des mauvais garçons dangereux au lieu d’écouter les bons conseils de sa meilleure amie. Ses parents n’étant jamais là, elle ne reconnaît pas l’autorité et semble lutter contre les bons choix.

Les talents d’Eve

Eve est heureuse de savoir dessiner, un don qu’elle tient de son père et que sa mère critique ouvertement. Cela lui permettra de s’exercer à obtenir un visage parfait. Finalement, elle prendra conscience que la perfection n’est finalement pas un idéal. Lorsque, pour la divertir durant sa convalescence, sa mère lui propose de modéliser un être absolument parfait sur son logiciel ludique, Eve se prend tout de suite au jeu. Elle y voit d’abord un moyen d’approfondir ses talents en dessin, de les rendre vivants. Le but officiel est de modéliser de façon précise un être biologiquement parfait, de vulgariser les connaissances des scientifiques pour que tout le monde puisse comprendre.

Or, le but non officiel semble être bien différent puisqu’une Terra, exaltée, laissera échapper devant Eve que

bientôt, ils pourront dessiner et créer un nouvel être humain. L’évolution est en marche et, cette fois, elle est sous contrôle.

Propos qui relèvent de l’eugénisme.

Pour Eve, c’est un réel challenge. Elle veut créer un être parfait, ce qui pour elle, ne se limite pas à l’apparence. Elle doit également définir les paramètres du cerveau, se demande si elle doit le rendre très intelligent ou lui accorder une intelligence moyenne. C’est un paramètre qui a une importance incroyable ; s’il est trop intelligent, il aura des soucis de socialisation, de gestion des émotions. Un peu comme Terra ou des personnages de fiction comme Sheldon Cooper, de la série télévisée The Big Bang Theory. Ne pas savoir converser avec les autres peut rendre malheureux ; or quelqu’un de malheureux n’est pas parfait. Au fil de ses réflexions, Eve a de plus en plus de mal à définir ce qu’est pour elle quelqu’un de parfait. Et pour cause, puisque c’est une question subjective.

À un moment, Terra propose à Eve de modifier la génétique de Solo, pour le rendre plus « acceptable ». La jeune fille refuse catégoriquement, car pour elle, un amour parfait l’est avec quelqu’un d’imparfait.

Un jeune homme plein d’astuce

Solo, quant à lui, a été adopté par Terra à la mort de ses parents, qui travaillaient avec elle. Il a donc toujours habité dans le complexe de Spiker Biopharm et connaît les lieux comme sa poche. C’est un adolescent en révolte avec l’autorité qu’elle représente car il la soupçonne depuis des années d’être à l’origine du décès de ses parents. Il a tendance à les idéaliser, à considérer que les véritables leader de Spiker Biopharm étaient ses parents et que Terra a tiré la couverture sur elle. Ayant acquis de solides connaissances en informatique, son seul but est de pirater les serveurs des chercheurs, pour trouver des preuves qu’il pourrait utiliser contre sa bienfaitrice.

Le métier de livreur de café et de beignets qu’il exerce lui permet de surveiller tout ce que font les chercheurs car ils le prennent pour un idiot. Pour eux, un simple employé ne peut pas comprendre ce qu’ils font. Il y a là une morale : il ne faut pas sous-estimer les gens en fonction de la profession qu’ils exercent.

Science, désobéissance et danger : jusqu’où peut-on aller ?

Après son accident, Eve se retrouve encore plus seule qu’elle ne l’était déjà. En effet, sa mère refuse de laisser venir Aislin. Elle juge que son influence est trop mauvaise pour sa fille. La décision aura pour conséquence de les pousser à frauder pour se voir malgré tout. On ne brise pas une amitié avec de simples a priori. Seulement, Eve prend un peu de distance avec son amie lorsqu’elle se rapproche de Solo, qui lui révèle les expériences scientifiques un peu bizarres qu’un employé de Terra a effectuées.

De surcroît, elle apprend que ses parents ainsi que ceux de Solo ont utilisé sur eux le sérum Logan, un sérum illégal ayant pour but de modifier le génome de la personne injectée, de façon à ce qu’elle ne soit jamais malade et que ses blessures se soignent d’elle-mêmes. Utiliser un produit illégal sur des êtres vivants est une grave entorse à la loi et pose de réels problèmes éthiques. Eve commence à réaliser que sa mère est un monstre, qu’il faut à tout prix la dénoncer aux autorités.

Seulement, Solo déteste Terra car il la soupçonne d’avoir provoqué la mort de ses parents. Manipulée par le jeune homme et les sentiments qu’elle éprouve à son égard, elle se sauve avec lui et Aislin du centre Spiker. S’ensuit alors une poursuite endiablée, des disputes et des révélations. La jeune Eve parviendra in extremis à sauver la vie de ses proches, éloignant pour de bon toute source de danger. L’amour aura fini par trouver une vraie place dans la vie de chacun.

Pourquoi transgresser ?

Les adolescents transgressent les interdits dans des buts plus ou moins louables. Par exemple, Maddox, le petit ami d’Aislin, a de sérieux rapports avec la drogue et l’argent, ce qui pose de nombreux problèmes à Eve et ses amis. Quand on est jeune, on est pas toujours conscient que l’on fait des mauvais choix, surtout si c’est par amour.

Les adultes, en revanche, ont pleinement conscience de ce qu’ils font et sont représentés comme des êtres manipulateurs, quels que soient les raisons et les secrets qu’ils cachent, bons ou mauvais, impossible de les percer réellement à jour sans qu’ils n’avouent tout, à la fin du roman.

Risques de la manipulation génétique et du clonage

Or leurs actions sont un peu dangereuses. Le clonage peut avoir des conséquences graves. En effet, contrôler la génétique peut éradiquer les maladies génétiques. Mais les expériences risque de tomber dans l’excès, de créer des êtres « parfaits » aux critères prédéfinis pour tous se ressembler. Cela peut provoquer des troubles chez les personnes clonées, car elles n’auront pas de noms de famille, pas de souvenirs, elles n’auront donc pas pu se construire d’identité. Pire encore, si le projet tombe entre de mauvaises mains, avides de profit et d’argent, il serait possible de créer des armées de personnes incapables de réfléchir par elles-mêmes, sans libre-arbitre.

Il existe une différence fondamentale entre Gregor Mendel et le docteur Frankenstein – Terra Spiker1

Le roman laisse penser au premier abord que les adolescents ont toujours raison, qu’il n’y a pas de souci à fouiner partout, à transgresser les règles et les interdits. Seulement, au final il s’avère que de nombreux quiproquos naissent de leur ignorance, ce qui découle sur des situations dangereuses et cela prouve que les adultes n’avaient pas si tort que cela. Les jeunes lecteurs peuvent donc trouver une morale dans ce roman; celle qu’il ne faut pas forcément rejeter l’avis des adultes.

Projet Adam_Grant et Applegate

© La Martinière fiction Jeunesse, 2013

Analyse iconographique

Sur la première de couverture, nous voyons immédiatement une moitié de pomme rose, sur fond noir. Ça accroche vraiment le regard. À côté de la pomme se trouve une modélisation de séquence ADN, au dessus de deux petites icônes riches de sens : un cœur et le cerveau. Grâce à la séquence ADN nous pouvons supposer que ça aura rapport avec la science et la manipulation génétique.

Cela nous porte à réfléchir sur ce que nous allons trouver à l’intérieur. Les prénoms Adam et Eve sont fortement connotés à la religion chrétienne, ils sont les humains originels. Eve aurait été créée à partir de la côte de Adam. Dans le roman, Adam est créé à partir « de la jambe » de Eve, puisque c’est suite à son accident qu’elle se trouve face au logiciel de modélisation. Ces prénoms portent donc ici une symbolique : en créant Adam, Eve se place en démiurge et invente une nouvelle humanité.

Sur la quatrième de couverture, nous retrouvons d’autres icônes telles que la séquence ADN, un microscope, une pomme contenant un cœur, une fiole de laboratoire et un œil. Les impressions que l’on avait précédemment se confirment encore plus, lorsque nous lisons le résumé. En compagnie de l’héroïne, le lecteur va découvrir la mince frontière entre le virtuel, la science-fiction et le réel, les failles des croyances et de la science.

Public ciblé

Étant donné la profondeur du sens que peuvent exprimer ses symboles, ce roman n’est pas adapté pour de jeunes enfants mais plutôt pour des adolescents.

Bibliographie

APPLEGATE, Katherine, GRANT, Michael. Projet Adam. Éric MARSON (Trad.). Paris : La Martinière fiction jeunesse, 2013.  ISBN : 978-2-7324-5837-3

Informations sur les auteurs

  • Michael Grant : auteur de science-fiction américain né en 1954. Il travaille avec Katherine Applegate, sa femme, sur des séries de romans telles que Gone et Animorphs. 
  • Katherine Applegate : romancière américaine née en 1956. Elle a beaucoup travaillé avec son mari mais de nombreux romans pour adolescents ou d’amour portent sa griffe sous le nom de Katherine Kendall, Alida E. Young, Chris Archer et Elizabeth Benning.

Informations sur l’éditeur

  • La Martinière Jeunesse Fiction. Depuis 1995, La Martinière Jeunesse se distingue par son large choix de romans pour adolescents. En moyenne, la maison publie 80 nouveautés par an. Le label Fiction a été crée en 2010.

1 Projet Adam, p.284

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