Pierre Bottero, l’enchanteur des mots

 

Pierre Bottero,
l’enchanteur des mots

 

Pierre Bottero considère que les écrivains sont des « magiciens », et je ne peux être que d’accord avec son affirmation. Pierre Bottero a un talent certain pour faire rêver et voyager comme en témoignent les hommages pleins d’émotions que lui ont rendus ses lecteurs. Malgré la tranche d’âge à laquelle sont destinées ses œuvres, je lis toujours ses livres avec plaisir, et ce, grâce à son style d’une poésie rare qui rappelle que littérature pour enfant ne veut pas forcément dire littérature de basse qualité, mais aussi grâce à des thématiques fortes et sincères qui touchent par leur véracité. C’est parce que ses mondes ont longtemps accompagné ma vie, que je voulais lui rendre hommage et le présenter aujourd’hui.

L’HISTOIRE D’UNE VIE

Bien que sa vie soit loin d’être aussi épique que celle de ses personnages, elle a été bien remplie. Pierre Bottero est né en 1964 à Barcelonette. Rapidement sa famille s’est installée en Provence, région pour laquelle il éprouve un attachement certain et qu’il n’a jamais quittée.

Ellana l'envol de Pierre Bottero

© Rageot, 20O8

Pierre Bottero a découvert le genre fantasy pendant son adolescence grâce au bibliothécaire de son village qui, un jour, a mis entre ses mains Le seigneur des Anneaux. Pour lui, ce livre fut une révélation et il se passionna pour les mondes imaginaires qu’il arpentait avec plaisir, développant cette passion à travers les livres mais aussi à travers les jeux de rôles comme Donjon & Dragon, d’abord comme simple joueur puis comme Maître du Jeu. Pour lui, ces expériences de création et de partage ont été décisives pour l’écriture de ses grandes trilogies fantastiques. C’est ce qui lui a appris à se perdre dans sa propre imagination pour créer des univers aussi vastes que cohérents. Son métier d’instituteur a également forgé sa vision de l’enseignement qu’il explicite particulièrement dans Ellana l’envol. Il explique brièvement dans plusieurs interviews et dans la préface de ses œuvres que l’enseignement est pour lui transmission. Le maître doit former et non conformer. Cette image d’un guide qui se contente d’aider sans jamais chercher à priver son élève de liberté se retrouve dans nombre de ses œuvres, incarné par Jilano le maître d’Ellana bien sûr, mais aussi par Rafi, le Guide de Shaé et Nathan dans l’Autre, par exemple.

En outre, il met au cœur de ses livres ce que lui a appris le métier qu’il a longuement exercé, celui d’ instituteur. Côtoyer des jeunes gens lui a donné une vision très concrète des problèmes et des enjeux des adolescents, vision qu’il dépeint avec beaucoup de sincérité et de véracité dans ses œuvres réalistes mais aussi fantastiques. C’est pour cela que beaucoup de lecteurs et de lectrices se reconnaissent dans les personnages. Pierre Bottero sait aborder des thématiques parfois douloureuses mais avec beaucoup de justesse, sans tomber dans l’excès ni les minimiser comme nous le verrons plus tard. Ses passions dans la vie ont également contribué à forger ses aspirations d’équilibre et d’harmonie et lui ont été d’une grande aide dans la rédaction de certaines scènes. En effet, Pierre Bottero a indiqué que sa pratique de l’Aïkido l’avait énormément inspiré pour les scènes de combat, tout comme sa passion pour l’escalade lui a permis de retranscrire la sensation de liberté et l’exigence physique que cette pratique exige. Pratique qui est un pilier essentiel de l’art des Marchombres.

Ewilan : d'un monde à l'autre

© Rageot, 2006

En plus de ses passions et de son métier, Pierre Bottero a toujours eu une vie de famille épanouie. Durant ses interviews, il n’a cessé de clamer son amour et son estime pour sa femme et ses filles, une grande source d’inspiration pour lui. En effet, c’est pour aider son aînée sur un devoir qu’il a écrit son premier roman Amie à vie ; l’héroïne porte d’ailleurs son nom : Brune. La cadette, Camille, a quant à elle donné le nom terrestre d’Ewilan. Les femmes sont d’une importance capitale dans l’œuvre de Pierre Bottero car presque tous ses personnages sont des héroïnes, comme nous le verrons plus tard. Grâce au succès de La quête d’Ewilan, Pierre Bottero a eu la chance de pouvoir devenir un écrivain à part entière, il insiste d’ailleurs sur le fait que c’est un vrai métier qui demande beaucoup de temps et de travail. Malgré l’exigence de l’écriture et son succès, Pierre Bottero était un homme très accessible qui n’a jamais cessé d’écumer les salons littéraires, et les salles de classes. Pierre Bottero a eu la chance de remporter de nombreux prix littéraires décernés par des adolescents. En effet, il a obtenu le prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine 2008 pour le premier tome de L’autre, le souffle de la hyène, il a également reçu le prix départemental des collégiens de l’Hérault en 2007 décerné par les 6e/5e pour son livre Le Pacte des Marchombres, ainsi que le Prix Imaginales des collégiens 2011 (Épinal) pour son livre Les Âmes croisées. En décembre 2008, Pierre Bottero a également reçu le prix du Paille en queue.

Pierre Bottero est mort le 9 novembre 2009 d’un tragique accident de moto à l’âge de 45 ans. Après son décès, son éditeur et de nombreux auteurs (notamment Erik L’Homme, avec qui il a signé la saga A comme association) et lecteurs lui ont rendu hommage. Pierre Bottero n’a jamais cessé d’inspirer les gens ; l’année dernière Rageot organisait encore un concours pour gagner les derniers exemplaires de l’édition spéciale d’Ellana l’envol. Qui plus est, depuis peu, il existe même un prix à son nom : le prix Pierre Bottero récompensera un roman de littérature de l’imaginaire pour les adolescents.

LES MOTS SONT DES FORMULES MAGIQUES

Isayama : Bottero et Thouard

© Milan jeunesse, 2007

Pour Pierre Bottero l’écriture est essentielle, car elle permet de « sculpter l’émotion » (Ellana l’envol, préface p.9). L’écriture c’est ce qui va transporter le lecteur et lui permettre de dépasser les mots pour voir s’étaler les grandes plaines de Gwendalavir, la Maison dans l’Ailleurs ou encore l’incroyable montagne d’Isayama. Bien qu’il écrive pour la jeunesse, Pierre Bottero n’a donc jamais négligé la qualité de son style, qui s’avère toujours poétique et fluide. Cette affirmation est d’autant plus vraie qu’il pense que pour abolir la distance entre les adultes et les enfants il suffit de trouver les mots justes. Par contre, cela donne parfois un léger décalage, car ses personnages jeunes sont souvent très matures et peuvent dire des choses très belles, presque trop. Ainsi, plusieurs personnes ont fait remarquer que dans Tour B2 mon amour, un jeune adolescent comme Tristan, éloigné pendant longtemps de la littérature, aurait difficilement pu faire une déclaration aussi poétique, mais on lui pardonne parce que c’est beau.

Son œuvre est donc une perpétuelle quête pour trouver le mot qui sonnera parfaitement avec les autres mots. Parce que les phrases sont comme des symphonies : une note de musique seule ne vaut pas grand- chose, c’est réunies qu’elles forment quelque chose de beau. Cette recherche d’harmonie est parfaitement illustrée par la professeur de français de Zouck dans son roman éponyme : «Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs » (Zouck, p.45). Dans sa recherche du bon mot, l’auteur n’hésite jamais à employer un vocabulaire parfois complexe tout en réussissant le tour de force de ne jamais faire trébucher le lecteur. Qu’importe qu’on ne connaisse pas ce mot, on comprend la phrase car cette complexité est distillée dans le récit et ne s’amoncelle pas comme autant d’obstacles infranchissables. Pierre Bottero a également l’art de faire des descriptions de paysages aussi oniriques que grandioses mais qui savent être concises pour que le récit ne perde jamais en dynamisme. C’est un travaille d’équilibriste que d’alterner le paysage, l’action, les personnages et Pierre Bottero est un funambule incroyable.

Le style de Pierre Bottero est également caractérisé par des phrases nominales lapidaires : « Cité de béton. Façades anonymes. Combat. Injustice. Solitude. » (Tour B2 mon amour, p. 71). Son style est comme une rivière dans laquelle on se laisse couler et où ces phrases pronominales affleurent comme des rochers. Leur absence de longueur les rend percutantes, puissantes, parfois violentes. C’est sans doute grâce à ce style lyrique, fluide et fort que Pierre Bottero réussit parfois à nous émouvoir jusqu’aux larmes.

LES GRANDES THÉMATIQUES DE SON ŒUVRE

Bottero : Tour B2 mon amour

© Flammarion, 2005

Il y a de nombreuses thématiques qui reviennent dans les œuvres de Pierre Bottero. Pour les illustrer nous nous appuierons sur l’ensemble de son œuvre et particulièrement Tour B2 mon amour. Ce roman réaliste porte en effet beaucoup de ces thématiques. Ce dernier met en scène Tristan, un jeune homme des cités dont la vie va être bouleversée par la rencontre d’une fille bizarre qui adore lire : Clélia.

L’importance de l’écriture est omniprésente dans l’œuvre de Bottero. Pour lui c’est une fonction vitale qui a deux pouvoirs. D’une part, il considère que les mots guérissent les maux. L’écriture voire la lecture est à ses yeux – et à celui de beaucoup de ses héroïnes – un moyen de s’apaiser. Dans Tour B2 mon amour, Clélia passe son temps à écrire pour évacuer sa tristesse, elle confie sa douleur aux mots et cela lui permet de se soulager. Le livre est par ailleurs jalonné de petits extraits de son journal.

Mais l’écriture est aussi ce qui permet l’envol, une thématique très récurrente dans l’œuvre de Pierre Bottero. Voler, l’auteur aime comparer l’écriture à cette activité. Sans doute a-t-il souvent rêvé d’être un oiseau, avant de réaliser que l’homme aussi pouvait voler. Un secret qu’il nous livre à la fin de la préface de Ellana l’Envol : « Lire, écrire, s’envoler. » Les mots lorsqu’ils sont bien liés, deviennent si légers qu’ils peuvent nous emmener avec eux. Ce pouvoir, Pierre Bottero l’a appelé le « pas sur le côté », c’est la même capacité qui permet à Camille alias Ewilan de quitter notre monde pour se rendre en Gwendalavir. Au final, le pouvoir de Camille est une métaphore qui nous rappelle que nous possédons tous ce merveilleux don qui nous permet de nous propulser dans un monde différent grâce à notre imagination. Que cela soit en rêvassant, en jouant, en lisant ou en écrivant. La notion d’envol peut être rattachée à la recherche de « l’harmonie du geste, la plénitude de l’équilibre, l’affranchissement de la pesanteur » (p. 112). Pierre Bottero avoue beaucoup apprécier la légèreté et la délicatesse souvent associées aux femmes.

Les femme sont, en effet, au centre de la plupart de ses œuvres. Bien que le héros de Tour B2 mon amour soit un homme, Clélia gravite autour de lui comme un exemple, un objectif. Elle est au moins aussi importante que lui dans l’œuvre, si ce n’est plus. C’est elle qui apprend à Tristan à se libérer des carcans sociaux dans lequel il est enfermé. Elle lui apprend à assumer ses goûts, à apprécier la lecture, à aimer. Aurélie Lila Palama, explique dans un article publié dans La Revue des livres pour enfants que « la fille se donne à l’imaginaire du romancier, [Pierre Bottero] comme la personnification de l’héroïsme » (p.113), les filles sont des exemples à suivre car elles subiraient apparemment plus de pressions que les hommes.

Ces pressions sont notamment liées aux problèmes d’images et de groupes. La sociologie nous montre que la lecture est une activité difficile pour les adolescents car elle n’est pas vecteur de lien social à une période de la vie où on cherche sa place dans le monde. Dans Tour B2 mon amour, Clélia est victime de moqueries car elle est différente. Elle ne cherche pas à jacasser avec d’autres filles, elle ne soigne pas son apparence, mais elle lit et assume cette passion. C’est très dur de supporter ce genre de harcèlement, de ne pas se laisser entraîner par les autres et Pierre Bottero a su le retranscrire avec beaucoup de justesse. D’une manière générale l’image est au centre des préoccupations des collégiens et cela comprend bien sûr les complexes – notamment féminins – sur le poids. Ce dernier est plus abordé dans Zouck, où une jeune fille, très belle mais pas assez fine à son goût, finit par tomber dans l’anorexie.

Le chant du Troll : Bottero

© Rageot, 2010

En effet, Pierre Bottero n’hésite pas à parler de maladies graves, car deux de ses œuvres sont consacrées à une terrible maladie infantile, la leucémie : Amie à vie et Le chant du troll. Par ailleurs d’autres sujets sérieux comme la mort et le deuil sont également abordés dans ses œuvres. La guerre est omniprésente dans les romans fantastiques, bien sûr, mais aussi dans Le garçon qui voulait courir vite, où un jeune homme est traumatisé par la mort de son père… Bien entendu ces sujets sensibles sont toujours décrits avec beaucoup de respect et de poésie comme en témoigne cette citation devenue célèbre : « La mort est un cadeau que nous offrent ceux qui partent. Un cadeau exigeant, écrasant, mais un cadeau. La possibilité de grandir, de comprendre, de s’ouvrir, d’apprendre. » (Ellana L’Envol).

Si Pierre Bottero aborde toutes ces thématiques, et pas seulement dans ses œuvres réalistes, c’est parce que, pour l’auteur, les mondes de l’imaginaire sont un reflet déformé du monde réel dans le sens où, derrière les dragons et les paysages oniriques se cachent de vrais questionnements et de vraies valeurs qui nous touchent. Au-delà d’être un moyen d’évasion, qui nous libère des contraintes inaliénables de la réalité, ces mondes nous permettent donc de réfléchir sur notre condition. Ainsi, à travers ses différentes œuvres, Pierre Bottero aborde des thématiques aussi vastes que douloureuses : la perte d’un être cher, des maladies graves comme l’anorexie ou la leucémie, la peur de voir son corps changer, la solitude, la différencce… Mais, pour finir sur une note positive, la seule thématique qui sous-tend absolument l’ensemble de son œuvre et qui est au cœur de Tour B2 mon amour c’est… l’amour. Qu’il soit romantique, filial, fraternel, simple ou complexe l’amour sous toutes ses formes sillonne les histoires de Pierre Bottero, ce qui nous donne l’impression que ce sentiment fait tourner le monde. En tout cas, Pierre Bottero clame que c’est le moteur de sa vie.

Markus Johanna, DEUST 2

Bibliographie

Ses éditeurs : Rageot, Flammarion, Milan jeunesse.
Collections: La plupart de ses ouvrages ont été publiés dans la collection « Rageot poche » ; une version commentée par l’auteur de la trilogie Le pacte des Marchombres est également disponible dans la collection « le livre de poche », toujours chez Rageot. Quelques livres sont publiés dans la collection Tribal chez Flammarion. Une nouvelle édition est désormais disponible, avec de nouvelles illustrations, chez Rageot.

LES ŒUVRES DE PIERRE BOTTERO

BOTTERO, Pierre et L’HOMME, Erik. A comme association. Gallimard jeunesse et Rageot éditeur, 2010. 8 vol.

 

 BOTTERO, Pierre. Amie à vie. Flammarion, 2001. ISBN 2081611783.

 

BOTTERO, Pierre. L’Autre. Rageot, 2006. 3 vol.

 

BOTTERO, Pierre. Le chant du troll. Illustré par Gilles Francescano. Rageot, 2010. ISBN 2700234065.

 

BOTTERO, Pierre. Le garçon qui voulait courir vite. Flammarion, 2011. Flammarion jeunesse. ISBN 2081256479.

 

BOTTERO, Pierre. Isayama. Jean-Louis Thouard (ill.). Milan jeunesse, 2007. ISBN 978- 2745925541.

 

BOTTERO, Pierre. La quête d’Ewilan. Jean-Louis Thouard (ill.). Rageot, 2006. 3 vol.

 

BOTTERO, Pierre. Le pacte des Marchombres : Ellana, l’envol. Jean-Louis Thouard (ill.). Rageot, 2008. ISBN 2700234014.

 

BOTTERO, Pierre. Tour B2 mon amour. Flammarion, 2005. Tribal. ISBN 2081244955.

 

BOTTERO, Pierre. Zouck. Flammarion, 2005. Tribal. ISBN 208162446X.

AUTRES RESSOURCES

Melisende. In Babélio, vos livres en ligne. [en ligne] Paris: Babélio, 2014. [Consulté le 20/12/2014] Disponible à l’adresse : http://www.babelio.com/livres/Bottero-Tour-B2-mon-amour/56385

 

Hommage à Pierre Bottero. In Hypocamille : Le journal d’une Hypokhâgneuse [en ligne]. Hypocamille, 2009. Disponible à l’adresse : http://hypokhagne.overblog.com/article-hommage-a-pierre-bottero-39379054.html

 

BOTTERO, Pierre. Carte blanche à Pierre Bottero. In Ellana l’envol. Rageot, 2008. ISBN 2700234014. Disponible à l’adresse : http://fr.calameo.com/read/001193533d313faaf5234

 

Jeu concours Pierre Bottero. In Rageot Editeur. Blog Rageot Livre Attitude [en ligne]. Paris : Rageot Editeur, 2014. [Consulté le 20/12/2014] Disponible à l’adresse : http://www.livre-attitude.fr/blog/jeu-concours-pierre-bottero/

 

PALAMA, Aurélie Lila. Héroïsme et féminité dans les romans de Pierre Bottero. La revue des livres pour enfant, 2012, n°268. ISSN 0525-1125

 

Prix littéraire Pierre Bottero. In Ville de Meyzieu. Ville de Meyzieu [en ligne]. Meyzieu : Ville de Meyzieu, 2014 [Consulté le 20/12/2014] Disponible à l’adresse : http://www.meyzieu.fr/article2812.html

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