Nox (I) : ici-bas, d’Yves Grevet

Nox est une dystopie post-apocalyptique, dans un monde envahi par la pollution et pratiquant la ségrégation économique.

Au milieu de cette nuit, trois adolescents luttent pour accéder au bonheur : leurs positions diffèrent, leur regards se croisent et leurs idées les rapprochent ou les éloignent.

C’est quoi NOX ?

La nox c’est un brouillard qui recouvre la partie basse de la ville.

Dans ce monde post-apocalyptique, la hiérarchie sociale se traduit dans l’espace : les pauvres vivent en bas de la ville au cœur de la NOX tandis que les riches, vivant sur les hauteurs, ont le droit à un air plus pur. C’est également l’accès à l’énergie, à la lumière qui différencie les classes : en bas, pédale pour s’éclairer, alors qu’en haut l’électricité est telle qu’on la connaît aujourd’hui.

On assiste aux luttes qui font la ville, divisée entre ceux qui acceptent et prônent la division, qui la protègent en créant des milices ; et ceux qui la refusent avec plus ou moins de violence.

Nox c’est l’histoire de la ville vue par trois ados, de milieu ou de convictions différentes. Chacun nous fait visiter le monde à sa manière, plusieurs perceptions sont possibles d’un même endroit.

D’abord il y a Lucen, qui habite dans la ville basse. Lucen n’est engagé dans aucune faction car ses parents ne le sont pas. Sa mère veut le séparer de son amour s’il ne se marie pas au plus vite. Le garçon a du mal à trouver une justice dans son monde.

Puis il y a Gerges, fils du chef de la Milice. Il connaît bien Lucen et, s’il rêve de rentrer dans la milice pour suivre les engagements de son père, ses amis ont du mal à accepter sa volonté d’être milicien au service de l’ordre établi.

Enfin Ludmilla, fille d’un homme riche des hauteurs, va tout faire pour retrouver la trace de sa gouvernante, limogée par son père. Sa quête la conduira à sortir du cocon de la ville haute et à se faire un avis sur les conditions des habitants d’en-bas.

On suivra leurs rencontres, leurs confrontations, comment leurs idées les rapprocheront ou les éloigneront et surtout comment ils changeront le monde.

Dystopie et socialisme

Yves Grevet est instituteur en région parisienne, il  a écrit de nombreux romans dont la trilogie Méto traduite dans plusieurs langues et plusieurs fois récompensée. Le genre de prédilection de l’auteur est la dystopie, des univers où la société est faite pour que les protagoniste n’accèdent pas au bonheur.

Les dystopies sont en général largement utilisées pour dénoncer des sociétés réelles ou pour faire réfléchir aux futurs possibles. Les plus connues, 1984 de George Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, se situent dans cette posture.

Les éditions Syros, qui éditent NOX, ont un héritage politique, puisque fondé par des membres du Parti socialiste unifié (à gauche de la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière). Le nom est emprunté d’une île grecque, choisie car symbole de résistance face à l’oppression. Au départ éditions adultes, Syros devient en 2005 une maison d’édition entièrement dédiée à la jeunesse plus particulièrement orientée vers un public début collège.

Oppression et dystopie vont souvent de pair. Il n’est donc pas étonnant de voir Yves Grevet dans une maison d’édition qui revendique autant son passé et sa vocation de refuge.

Premier regard

Sans étiquette à la Gérard Collard1, on se décide à prendre un livre ou non grâce à l’attrait que suscite l’objet livre. On y voit les trois protagonistes rangés verticalement comme ils le sont socialement dans l’intrigue. En haut Ludmilla, puis Lucen et Gerges.

Nox_Ici-bas_Yves Grevet

© Syros, 2013

Les couleurs sont en dégradé, du jaune/blanc en haut de l’image vers des couleurs plus rouges et foncées en bas. On voit également la nox qui entoure la tête du personnage tout en bas. Le garçon du milieu étant dans un entre deux, entre lumière et nox.

La quatrième de couverture ne représente que la nox qui s’épaissit au fur et à mesure que l’on lit le synopsis. Celui-ci parle de la nox, de la milice mais pas de hiérarchie sociale. Les histoires de Lucen et Ludmilla sont évoquées clairement mais pas celle de Gerges. On peut se demander au premier regard qui est le troisième personnage. Il fait sûrement partie “Des amis d’enfance qui s’engagent dans des camps adverses.” Mais il est intéressant de noter que Gerges n’as pas le droit à son individualité sur cette quatrième de couverture.

On retrouve le titre ainsi qu’une une brève notice sur  l’auteur, toujours dans des tons rouges et blancs qui s’alternent.

Trois visions du même monde

Ce qui fait le charme de Nox, mais qui pourra également rebuter certains c’est la narration tripartite ; en effet certains épisodes sont relatés plusieurs fois par des individus différents. Je trouve le procédé pertinent au niveau du public visé, des ados, mais pas au-delà de 20 ans.

Cette narration par plusieurs personnage mène souvent à voir que les émotions ressenties dans le passé de chacun brouillent souvent la vision que l’on a des autres et Nox invite vraiment à se mettre à la place des autres. C’est d’autant plus pertinent quand sont confrontées les visions de Ludmilla et des autres, notamment sur tout ce qui touche aux relations amoureuses. Dans le monde d’en bas les relations sexuelles sont une obligations vers 17 ans, elles sont obligatoires au vu de la procréation ; cette obligation n’est pas à l’ordre du jour pour les nantis.

Ainsi on voit  Lucen, qui veut à tout prix garder sa petite amie, avoir des préoccupations bien différentes de la demoiselle bien née concernant l’amour et les relations. C’est intéressant de montrer de cette manière plus ou moins détournée que le sexe, l’âge du premier rapport sont également les fruits d’une pression sociale et de son impact sur les adolescents.

Ces trois regards nous permettent également d’apprécier au mieux l’univers créé par Yves Grevet : on apprend plus en voyant les choses sous différents angles.

Que ce soit des bas fonds ou vu d’en haut, les différentes positions nous offrent des couleurs et des odeurs différentes. Par ailleurs, l’expérience esthétique du monde change selon les personnages, ceux vivant dans la nox se basant plus sur l’odorat que les gens d’en haut.

Penser le monde social

Sous les traits grossiers de la division du monde par étages dans Nox se trouve évidemment le nôtre. Il doit inciter la lectrice ou le lecteur à s’interroger sur sa place dans le monde.

Les ghettos du gotha

© Seuil, 2007

À travers ce roman de dystopie on doit pouvoir réfléchir à ce qui nous distingue des autres classes. Dans l’univers de Nox les distinctions sont imposées alors qu’elles sont en réalité implicites. Le but de l’intrigue et de l’univers est de faire apparaître des clefs de compréhension de l’oppression des riches sur les pauvres.

Car au final le NOX est également la métaphore des barrières qui sont élevées pour protéger les espaces des riches. Le monde dans lequel Ludmilla évolue est vraiment différenciée et même séparé d’en bas par une frontière. L’expression ghetto du gotha2 prend son sens quand on voit comment les gens d’en haut ne vivent qu’en communauté (fréquentent les mêmes écoles, font les mêmes activités, organisent des bals) en s’appuyant sur des réseaux pour garder leur privilèges.

Le livre est également une invitation à l’engagement quand on voit les inégalités et quand on ressent l’injustice vécue par les personnages. Cela procure l’envie de changer les choses, de prendre part aux affaires du monde. Ce qui est le but d’une dystopie. Cependant l’invitation n’est pas à la révolte simple, et la lecture permet également de se rendre compte que les réactions épidermiques ne sont pas une bonne chose et que les émotions ne font pas bon ménage avec des prises de décision.

Quel public pour le brouillard ?

Je trouve que l’auteur de Nox a une manière intéressante de s‘adresser à l’adolescent et d’envisager les relations aux autres. Ce livre est avant tout social : il s’intéresse aux rapports aux autres et comment les rapports sont construits. Je le trouve attrayant par le côté très banal des personnages, point de héros au destin tout tracé, pas non plus d’antagoniste évoqué dès les premières pages qui sera enfin vaincu dans le septième tome ! Non, ici tout le monde n’a pas perdu ses parents ou un parent. Non, les protagonistes ne sont pas extraordinaires.

Ces particularités m’ont vraiment fait apprécier l’histoire, m’identifier aux personnages (du moins les restes du moi ado)…

L’absence de réel antagoniste est également très importante, cela permet de mieux s’immerger, de ne pas avoir ce personnage qui rappelle que l’histoire aura une fin. Ici l’antagoniste c’est le système, le monde entier qui en veut aux personnages. Cela peut également être pertinent à lire car c’est une impression que l’on peut retrouver chez les adolescents ; le livre peut donc aider à évacuer ce sentiment ou le canaliser vers quelque chose de positif ou créatif (comme l’engagement).

Le style de Nox est très direct, l’auteur ne s’embarrasse pas de longues descriptions et certains lecteurs apprécieront. Cependant il serait peut être un peu ridicule de décrire tout le temps un monde dans le brouillard.

En définitive ce premier tome, Ici-bas,  est un livre à mettre dans les mains d’adolescents qui questionnent la société , à qui on veut faire questionner la société. Et à qui on donnera plus tard d’autres dystopies et d’autres œuvres offrant une lecture critique du monde.

Références bibliographiques :

GREVET, Yves. Nox tome 1 :  ici-bas. Syros, 2013.  ISBN : 978-2-74-851289

PINÇON, Michel, PINÇON-CHARLOT, Monique.  Les ghettos du gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces. Seuil, 2007.  ISBN : 978-2020889209


1 Gérard Collard et les étiquettes

2 titre du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

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