Narcisse, le garçon trop sûr de lui

NARCISSE OU L’ART DE LA CONTEMPLATION

Dans une paisible forêt vivait Narcisse, un petit garçon de dix ans, qui passait son temps à se prélasser devant sa glace.
« Ô miroir, dis-moi, qui est le meilleur ?
– C’est toi, Narcisse, tu le sais bien. Tu possèdes la force d’un ours brun, la beauté d’un dieu grec, les connaissances d’un homme ayant déjà vécu mille ans, et un humour capable de faire rire le plus sérieux des sages. »
Narcisse, satisfait de l’image renvoyée par son miroir, s’allongea sur son lit. Qu’il était agréable d’être le meilleur !
Il se mit à rêver, et dans ses songes, il siégeait sur un trône couvert de pierres précieuses. Mille sujets lui faisaient la révérence et tous reconnaissaient enfin sa supériorité. Il se leva pour les saluer, et…
« NARCISSE ! »
Le petit garçon sursauta, surpris par le cri de sa mère, qui fit irruption dans sa chambre.
« Je t’avais pourtant dit de passer le balai, et il faut encore que tu m’aides pour la vaisselle ! Veux-tu bien cesser de ne penser qu’à toi ?! »
Narcisse, bougon, sortit de sa chambre en traînant les pieds.
Arrivé à la cuisine, il soupira devant la corvée qui l’attendait. Elle n’était vraiment pas digne de lui, lui le plus important des hommes !
« Je vais faire un tour ! »
Narcisse se précipita hors de la maison avant que sa mère ne puisse le rattraper, et partit sur les sentiers, bien décidé à éviter cette tâche qui n’était pas destinée à quelqu’un d’aussi génial que lui.

LA RENCONTRE

Durant sa promenade, il chantonna en énumérant toutes ses qualités, ce qui lui prit évidemment quelques dizaines de minutes.
C’est alors qu’il vit un homme à l’air bizarre, assis derrière un stand coloré. Alors que Narcisse s’approchait, l’homme lui demanda :
« Veux-tu participer à mon concours, jeune homme ?
– Quel concours ?
– Ne sais-tu donc pas lire ? » lui répondit l’homme en désignant l’écriteau.
« Votre ami Fénélon organise un concours pour déterminer la personne la plus extraordinaire sur Terre ». C’était fait pour lui, il était persuadé qu’il gagnerait sans peine.
Narcisse sourit et lui répondit :
« Bien sûr que je participe, avec moi vous avez de la chance, le vainqueur sera vite désigné ! En quoi consiste le concours ?
– Vous affronterez un adversaire redoutable lors de quatre épreuves. La première est une épreuve de force, la deuxième une épreuve d’humour, la troisième une épreuve de beauté, et la dernière une épreuve de connaissances.
– Parfait, ça me semble presque trop facile ! Qui dois-je affronter ?
– Jugez par vous-même ».
Narcisse aperçut derrière l’homme une petite fille aux longs cheveux noirs. Elle ne semblait pas très à l’aise.
« Bonjour ! Je t’annonce d’avance que tu vas perdre ».
La fille ne lui répondit pas, se contentant de le fixer.
« Comment tu t’appelles ? »
Nouveau silence. Narcisse ne supportait pas qu’on ne fasse pas ce qu’il demandait.
« Allez, dis-le moi illico !
– Écho.
– Écho ? Mais quel drôle de nom !
– Mais non… ».
Voyant que sa concurrente ne désirait pas lui parler, Narcisse s’éloigna, elle ne méritait pas son attention de toute façon.

UN COMPÉTITEUR PEU LOYAL

« Êtes-vous prêts ? Nous allons commencer la première épreuve ! Les modalités sont simples comme bonjour : c’est un bras de fer ! »;
Narcisse fit le fier, il connaissait bien ce jeu, il ne doutait pas qu’il gagnerait haut la main. Les deux concurrents prirent place, en s’affrontant du regard.
« À vos marques, prêts, partez ! »
Waouh? quelle force ! Narcisse était impressionné par la poigne d’Écho, jamais il ne l’aurait cru capable de lui tenir tête. Elle était sur le point de l’emporter, quand Narcisse, ne pouvant se résoudre à perdre, eut une idée.
« Oh ! Regardez, Fénélon, un aigle ! »
L’organisateur tourna la tête et Narcisse en profita pour donner un coup de pied dans le mollet d’Écho. Cette dernière poussa un petit cri et relâcha sa prise. Narcisse appuya alors de toutes ses forces et remporta l’épreuve. Fénélon, n’ayant pas vu la triche, désigna Narcisse vainqueur. Écho paraissait triste, mais ne dénonça pas son adversaire. Je suis trop fort ! pensa Narcisse. Elle n’a aucune chance face à tous mes talents !
« Et un point de gagné, la victoire est pour moi, Écho !
– Pour moi ! »
Narcisse, ne sachant pas quoi ajouter, se contenta de lui tirer la langue.

ÉCHO SE FAIT ENTENDRE

« La deuxième épreuve est plus complexe qu’elle n’en a l’air, jeunes gens ! Le but est de parvenir à me faire rire ! »
Ce vieux bougre en aura mal aux côtes lorsque j’en aurai fini avec lui ! pensa Narcisse, le sourire aux lèvres.
«  Très bien, je commence ! » fit-il. « Vous savez comment on appelle un chien sans pattes ? »
Fénélon le regardait sans piper mot.
« On ne l’appelle pas, on va le chercher ! »
Narcisse se tordait de rire, mais il était bien le seul, sa blague n’avait visiblement pas plu. Quand il s’en rendit compte, il s’énerva :
« Mais enfin, c’est drôle ! »
Écho adopta alors sa posture et son air courroucé, et se mit à répéter ses paroles :
« Mais enfin, c’est drôle ! »
La plaisanterie fit sourire Fénélon, mais elle n’était pas du tout au goût de Narcisse :
« Arrête, tu fais n’importe quoi ! »
Une fois de plus, Écho joua au perroquet, en accentuant les plaintes de son adversaire. Devant la mine déconfite de Narcisse, tourné en ridicule par les imitations d’Écho, Fénélon ne put s’empêcher de rire. Il déclara alors :
« Écho remporte la deuxième épreuve ! »
Narcisse était furieux. Il avait perdu, lui, le plus parfait des êtres vivants ! Comment était-ce possible ? Quelle injustice !
Écho était bonne gagnante ; elle s’approcha alors de Narcisse et lui tendit la main.
« Je m’en sortirai très bien sans ta pitié, je n’en ai pas besoin !
– Très bien. »
Écho paraissait déçue, mais Narcisse était bien trop énervé pour le voir…

COMMENT DÉPLOYER SES CHARMES ?

« C’est l’heure de la troisième épreuve ! Le premier d’entre vous qui parviendra à charmer un lapin et à me le rapporter la remportera ! »
La qualité dont Narcisse était le plus fier était sa beauté. Il se considérait comme la huitième merveille du monde. Dès lors, charmer un vulgaire lapin lui paraissait être un jeu d’enfant.
Cette forêt était remplie de ces mammifères à grandes oreilles, Narcisse en trouva donc un au bout de quelques minutes. Mais lorsqu’il tenta de l’attraper, l’animal fuit à toute vitesse. Les charmes de l’enfant ne lui faisaient apparemment aucun effet.
« Stupide lapin, tu ne sais pas reconnaître la véritable beauté ! »
Alors qu’il l’injuriait, il chercha une nouvelle stratégie. Non loin de lui il vit un bout de carotte. Il hésita un moment, mais il apercevait Écho caresser un autre spécimen du bout des doigts. Il eut alors peur de perdre de nouveau et agita le légume au nez du lapin. Attiré par l’odeur, ce dernier s’approcha lentement. Narcisse, qui ne voulait pas se faire repérer par Fénélon, cacha la carotte dans sa manche, et recula ainsi jusqu’à la cage, suivi par l’animal. Il parvint finalement à l’enfermer, alors qu’Écho arrivait seulement, son lapin dans les bras.
« Narcisse est arrivé en premier, il gagne la troisième manche. »
Écho, qui n’avait pas conscience que Narcisse avait de nouveau triché, lui fit un sourire timide. Il y répondit en levant les yeux au ciel. Si elle pense qu’elle peut m’attendrir, elle se trompe ! pensait-il.

SAUVÉ PAR ÉCHO

« La dernière épreuve repose sur vos connaissances. De l’autre côté de ces arbres se trouve un lac. Vous vous installerez au bout du ponton et devrez noter les espèces de poissons que vous verrez. Celui qui sera capable d’identifier le plus de poissons remportera cette épreuve ! »
Une fois sur place, Narcisse dit à Écho :
« Je suis incollable sur les créatures marines, tu n’as aucune chance ! »
La jeune fille l’ignora, elle paraissait indifférente à ses moqueries. À sa place, je détesterais celui qui me volerait mes victoires, pourquoi semble-t-elle si calme ? Elle doit être complètement stupide ! se disait Narcisse.
« Que l’épreuve commence ! » cria Fénélon.
Narcisse se pencha et commença à écrire toutes les espèces qu’il reconnaissait. Carpe, truite, esturgeon, goujon… Mais celui-ci ? Il se courba un peu plus pour discerner les détails du poisson dont il ne se souvenait plus du nom. Mais il fléchit tant qu’il en perdit l’équilibre et tomba à l’eau ! Narcisse n’avait jamais pris la peine d’apprendre à nager, il était persuadé que, génial comme il était, cela lui viendrait naturellement. Il regretta amèrement sa prétention, car il était en train de se noyer…
Alors qu’il commençait à perdre espoir, il sentit un bras autour de ses épaules, l’agrippant tant bien que mal pour le ramener sur le bord. Une fois qu’il eut retrouvé ses esprits, il réalisa qu’Écho venait de lui sauver la vie. C’était inconcevable pour lui, tout risquer pour quelqu’un d’autre lui paraissait ridicule. Et pourtant, il ne put s’empêcher d’être impressionné par le geste de son adversaire, et même, ému.
« Pourquoi m’as-tu sauvé ? Tu n’étais pas obligée de le faire… Enfin, merci…
– Pas de merci »
Écho lui sourit gentiment, en toute simplicité. Cette bonté ébranlait les opinions de Narcisse, il n’avait jamais été confronté à une telle situation…
« Écho a réussi à reconnaître trois espèces, et Narcisse quatre. Narcisse remporte donc cette épreuve. Je peux donc être en mesure de proclamer Narcisse, à trois points contre un, la personne la plus extraordinaire de l’univers ! »
Fénélon lui remit un trophée, mais Narcisse se sentait mal à l’aise.
« Que se passe-t-il? mon garçon, tu n’es pas satisfait ? s’enquit Fénélon.
– Je ne mérite pas ce trophée, Monsieur… Écho aurait certainement trouvé d’autres espèces si elle ne s’était pas interrompue pour me sauver la vie, elle aurait dû remporter cette épreuve. De plus, je n’ai pas joué franc-jeu aux épreuves précédentes, ce trophée revient à Écho, pas à moi…
– Tu serais prêt à renoncer à ta victoire et à admettre qu’Écho a été meilleure que toi ?
– Oui… »
Narcisse rendit alors le trophée à Fénélon, qui le remit de suite à Écho. Les yeux de celle-ci pétillaient, alors que son adversaire avait du mal à cacher sa tristesse. Néanmoins, il lui dit :
« Je te félicite, Écho, tu es donc la personne la plus extraordinaire de l’univers. Ce concours n’aura pas été vain, tu as su toucher mon cœur, ça m’a ouvert les yeux…
– Tu es donc vainqueur.
– Que veux-tu dire ? »

LA RÉCOMPENSE

Devant le visage interloqué de Narcisse, Fénélon sortit de sa poche une autre coupe, plus petite mais tout aussi resplendissante.
« Je pense que ce qu’Écho essaye de te faire comprendre, c’est que ces épreuves t’ont apporté bien plus que ne l’aurait fait un titre dérisoire. Elles t’ont inculqué une qualité sans laquelle toutes celles dont il était question aujourd’hui ne valent rien : l’humilité. C’est pourquoi je te remets ce prix, Narcisse, pour que tu n’oublies jamais que te considérer supérieur ne pourra te causer que du tort, alors que la modestie et le respect t’ouvriront toutes les portes »
Notre jeune héros avait les larmes aux yeux, il se rendait compte désormais combien sa prétention était absurde. Il serra alors Fénélon dans ses bras, comme l’enfant qu’il était, et dit au revoir à sa nouvelle amie Écho.
« À bientôt? j’espère ?
– À très bientôt », lui répondit la jeune fille en lui faisant en clin d’œil.

LA MÉTAMORPHOSE

Narcisse rougit et s’éloigna à grands pas, des pas de géants qui l’éloignaient de plus en plus d’Écho et de Fénélon, mais également de sa vie passée, faite d’égoïsme et de vantardise. Lorsqu’il arriva chez lui, sa mère fut étonnée de trouver un nouveau Narcisse, attentionné, simple et altruiste. Il ne se regardait presque plus dans la glace. Sauf quand il avait rendez-vous avec Écho !

(à partir de sept ans)

Résumé

Narcisse est un jeune garçon persuadé qu’il est le meilleur dans tous les domaines. Il part de chez lui pour éviter des tâches ménagères qu’il ne considère pas dignes de lui, et tente de prouver sa perfection lors d’un concours. Mais face à une adversaire plus forte que lui, il n’a d’autre choix que de tricher pour faire croire à sa supériorité. Heureusement, la bonté d’Écho, sa concurrente, lui fera réaliser que l’humilité est la plus belle des qualités.

Référence bibliographique

OVIDE. Les métamorphoses. Georges Lafaye trad, Jean-Pierre Néraudau dir. Paris : Gallimard, 1992. Folio, 2404.

Compléments d’informations

BOEKHOLT, Monika, DES LIGNERIS, Josette. Le narcissisme chez l’enfant : modalités normales et pathologiques. Psychologie clinique et projective [en ligne], 2003, n°9, p. 95-116, DOI 10.3917/pcp.009.0095, [consulté le 06/08/2016] . Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-psychologie-clinique-et-projective-2003-1-page-95.htm.

Image à la une : Placido COSTANZI. Narcissus and Écho. Disponible sur Wikimédia commons : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Costanzi_narcissus_and_echo.jpg.

Ajoutez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.