AVEC MRÉJEN, LA DISPUTE EST TOUT UN ART !

Mréjen : Une dispute et autres embrouilles

©PetitP.O.L, 2004

Les légumes se prennent le chou !

Une patate se dispute avec un cornichon, un radis se querelle avec une asperge, un charretier transporte des fleurs au langage très fleuri et pour combler le tout, une prise de bec survient lorsque la question ultime est posée : qui était là en premier, l’œuf ou la poule ?

PetitP.O.L a tout d’une grande

PetitPOL est la section jeunesse de la maison d’édition P.O.L, créée par Paul Otchakovsky-Laurens. PetitPOL a aujourd’hui cessé son activité et la maison d’édition P.O.L appartient depuis 1994 au groupe Gallimard.

Une maison d’édition éclectique et singulière

L’œuvre d’un auteur ne se résume pas à lui seul. Il est le produit de la réunion de plusieurs personnes et forme une entité qui devient le symbole d’une pensée commune. Avant de découvrir Une dispute et autres embrouilles, il semble donc utile de préciser que la maison d’édition P.O.L est une référence en matière de publication littéraire d’avant-garde, qu’elle publie des auteurs audacieux et que ses livres ont reçu des prix prestigieux. Comme le souligne Paul Otchakovsky-Laurens : « P.O.L est une maison formaliste qui attache beaucoup d’importance au matériau verbal, au travail de la langue comme recherche inédite.»1 Rien d’étonnant donc que la section jeunesse PetitPOL sélectionne, comme une grande, des auteurs d’exception qui privilégient le texte et les images épurées. Ainsi, on peut voir une certaine intericonicité dans la présentation formelle et l’identité visuelle de tous les albums PetitPOL. On peut citer à titre d’exemple, Caroline Burzynski-Delloye et son album Fish and Pea (prix Octogone 2004) qui comme Une dispute et autres embrouilles est à la fois un ouvrage très simple dans sa construction et une perle de trouvailles plus drôles et plus sagaces les unes que les autres. Dans ce sens, on peut donc affirmer que ces deux ouvrages se classent bel et bien dans une typologie.

Valérie Mréjen est une auteure atypique

Née en 1969 à Paris, Valérie Mréjen est une créatrice polyvalente aux multiples talents. Romancière, vidéaste, plasticienne et photographe, elle puise son inspiration dans l’observation du quotidien. Elle débute ses études à l’École nationale d’art de Cergy-Pontoise en 1989. Rapidement, elle commence à éditer artisanalement des livres illustrés puis réalise ses premières vidéos et courts-métrages. Elle parvient à l’écriture en 1999 au travers d’un projet formaliste de reconstitution de phrases et de sens à partir de mots issus d’un annuaire. Suivront, aux Éditions ALLIA, trois romans d’inspiration autobiographique. Elle participe à de nombreux festivals et expositions collectives en France et à l’étranger et devient notamment pensionnaire de la Villa Médicis en 2002. En 2004, elle réalise un documentaire Pork and Milk où elle filme d’anciens Juifs orthodoxes ayant choisi de quitter leur milieu religieux. Elle s’intéresse ensuite au milieu psychiatrique avec Valvert en 2008. En 2009, elle tourne French Courvoisier, puis En ville, son premier long métrage qui sera co-réalisé avec Bertrand Schefer et présenté à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes en 2011.
 En 2012, elle est à l’honneur du Centre Pompidou lors d’une soirée du Festival Hors Pistes, lors du Nouveau Festival avec une carte blanche autour de l’écrivain W. G. Sebald et pour l’exposition Portraits de famille.
 Son dernier roman, Forêt noire, est paru chez P.O.L en mars 2012. 
En 2014, elle crée pour la première fois un spectacle tout public, Trois hommes verts, co-produit par le TG22, le spectacle vivant du centre Pompidou et le CDN d’Orléans3. Son travail, à l’intersection de multiples territoires artistiques, est une recherche continue sur sa biographie, ses rapports avec les hommes de sa vie et sur celle des autres. En effet, son œuvre tourne principalement autour d’interrogations sociologiques, de quête identitaire et de compréhension du monde. Monde dans lequel nous évoluons avec toutes les différences qui nous font et nous caractérisent. Valérie Mréjen traverse toutes les formes d’expression artistique. Son œuvre n’en est que plus originale et riche. Par exemple, le cut-up4 susmentionné, réalisé à partir de mots découpés dans l’annuaire, traduit parfaitement son œuvre. Son ambition étant d’explorer la langue, l’image et les menus faits de l’existence. Ces récits, filmés ou écrits, sont brefs et sobres, touchant toujours avec finesse le point juste. S’intéressant à la vie dans ce qu’elle a de plus banal, l’artiste interroge des anonymes sur leur quotidien, le rapport homme-femme, ou encore la religion. Son œuvre est l’expression d’une incommunicabilité diffuse, d’une gêne infinie, d’une abstraction de l’intime.

Une dispute et autres embrouilles : un album à l’image de son auteur

Une dispute et autres embrouilles, publié en 2004 aux éditions PetitPOL, est son premier ouvrage jeunesse. En fait, il s’agit d’un assemblage de plusieurs productions publiées entre 1995 et 1996. Ce recueil de cinq nouvelles est accessible aux enfants dès l’âge de la maternelle. Le genre de la nouvelle se prête parfaitement à la thématique du livre. En effet, ce sont des récits courts dont la brièveté convient particulièrement à un jeune public et intensifie l’effet produit. L’album est centré sur la dispute, les malentendus et le détournement de croyances traditionnelles. Les personnages, peu nombreux et pourvus d’une réalité psychologique, incarnent parfaitement leur rôle et guident les enfants dans la lecture du monde. La première nouvelle offre une structure répétitive par juxtaposition et par substitution. C’est à dire qu’une patate se fait traiter de « grosse patate » par un cornichon très en colère qui vient tout juste de se voir qualifier de « cornichon », évidemment, par une asperge qui peu de temps avant a gentiment reçu le sobriquet de « grande asperge » ! Sur le ton de l’humour, Mréjen pointe à la fois le ridicule de l’insulte, la facilité d’attaquer l’autre dans son identité première (et intrinsèque) et la vacuité (l’absurdité) des mots utilisés lors de querelles. Elle permet à l’enfant de comprendre que la colère est sans fin tant qu’elle est nourrie par la haine et surtout qu’elle est très contagieuse. L’auteure utilise le champ lexical de l’injure et donc un vocabulaire direct et tranchant (voire parfois outrageusement grossier) qui appartient au registre du langage familier. En réalité, on peut y voir la traduction d’une volonté de la part des personnages, de masquer leur gêne et leur désarroi et celle d’une certaine pudeur de la part de l’auteure. Pudeur dans l’aveu que tous, nous avons un jour été blessés par un commentaire mal venu. Les légumes sont les acteurs du jeu social et Mréjen « met en scène la vie quotidienne » à la manière de Goffman pour lequel, la société est un théâtre et nos actes quotidiens ne sont que des représentations afin de ne pas perdre la face.

Une petite mécanique des relations humaines

Tout au long de son travail, l’artiste explore le langage et ses multiples possibilités, en s’inspirant d’histoires courtes et familières, souvent puisées dans son quotidien. Elle dessine ainsi sans complaisance et sans illusion des situations traversées par les malentendus et les lieux communs. Ce thème est récurrent chez l’artiste puisqu’en 2008, son exposition monographique La place de la concorde inspirée de souvenirs, d’événements quotidiens, de détails cruels et burlesques de l’existence reprend largement les sujets de La dispute et autres embrouilles.

Donc, à la manière de Roland Barthes et de ses Mythologies, Valérie Mréjen travaille dans La dispute et autres embrouilles sur le registre de l’image pour illustrer toute la complexité de la communication et des interactions. Les vignettes du recueil, sobres et éloquentes, jouent sur les différents niveaux de lecture et le matériau de la langue. Via ce matériau, ses nouvelles dénoncent de manière subtile et imagée les évidences et les lieux communs qui se cachent derrière les valeurs communes et les rapports sociaux. Il n’est donc pas étonnant que la thématique de fond tourne autour des questions de jalousies, de rivalité et de méfiance. Ainsi, les fleurs se révèlent être très grossières malgré leur jolie apparence. Elles s’expriment comme le charretier qui en les transportant dans sa brouette, pousse involontairement des jurons. Ensuite, les légumes s’interpellent méchamment par des injures potagères et s’attaquent mutuellement sur leurs caractéristiques physiques. Puis, un esclandre éclate lorsque survient dans une file d’attente « LA » question existentielle par excellence, qui est de savoir si l’œuf était présent avant la poule et vice versa. Suit la coccinelle qui ne pouvant pas compter les points qui recouvrent son dos, tente de connaître son âge au fond des bols Duralex, selon la tradition. Pour finir, l’eau qui dort menace de s’énerver car elle en a assez qu’on lui prête mauvaise réputation ! On retrouve dans ce recueil tous les conflits qui naissent dans les cours de récréation et qui reposent sur la différence, l’intolérance et l’appartenance identitaire (de classe, de culture etc.). Mréjen, aussi « tatillonne » que le grand Tati, observe, creuse, dissèque et examine brillamment à l’aide de courtes saynètes satiriques et burlesques tous les comportements sociaux.

Un objet artistique

Comme nous l’avons vu précédemment, Mréjen a été formée à l’École Nationale d’Art. De plus, elle a débuté en éditant artisanalement des livres illustrés. Il n’est donc pas étonnant que ce recueil, visuellement très attractif, soit d’un point de vue formel, un objet unique et précieux. En effet, beaucoup d’éléments dénoncent implicitement une volonté artistique. Ainsi, un format à l’italienne permet une prise en main efficace et un confort de lecture. Il donne également la priorité aux images qui interprètent le propos. En effet, les illustrations vives et colorées sur fond blanc cassé sont privilégiées par rapport au texte. La qualité du papier (le grammage est très épais) et la qualité de la reliure, à la fois robuste et flexible sont appréciables. Elles répondent parfaitement aux critères du livre jeunesse qui, définitivement, se veut être un bel objet qui se distingue par sa singularité. Les personnages semblent avoir été coloriés directement sur le papier à l’aide de gros feutres. On peut y voir un double objectif : celui d’être original et celui d’entrer dans l’univers des enfants en usant d’une de leurs pratiques courantes, le coloriage. Ensuite, la typographie a l’apparence d’une écriture manuscrite au feutre noir. Enfin, la longueur de rupture est assez importante pour permettre aux enfants de manipuler les pages à leur guise. L’écriture indicielle suppose un lecteur jeunesse. Ce point est confirmé par la mention légale de la loi du 16 juillet 1949. Elle est présente sur la page de garde parmi les autres mentions obligatoires. Ces dernières sont notées avec la liste des œuvres de l’auteure constituant l’ouvrage. On remarque que les informations sont succinctes. En ce qui concerne le paratexte éditorial, la corrélation entre le titre et le contenu est évidente. Les indices textuels sont peu nombreux, mais les symboles très présents. Ainsi, on comprend dès la première de couverture que la couleur a une importance centrale. En effet, il est facile de deviner que les tons vifs et chauds connotent le thème de la dispute et donc, la nature même des échanges qui vont être conflictuels et corrosifs. Pour finir, il est amusant de constater que le logo de la maison d’édition PetitPOL reprend les couleurs de la couverture. Il s’agit d’une figure du jeu de go. Elle fait référence à celle qui se trouve dans La vie mode d’emploi. Ainsi, le logo rend hommage à George Perec qui incarne l’éternité.

Nous l’avons vu, Une dispute et autres embrouilles est le digne héritier des publications d’Hetzel ou encore de la maison d’édition « L’école des loisirs ». Comme nous le savons, ces grands noms ont permis l’émergence et la reconnaissance de la littérature jeunesse en se démarquant par leur exigence tant du point de vue de la forme que du contenu. En tant qu’objet artistique, Une dispute et autres embrouilles s’inscrit dans la lignée des beaux livres pour enfants et si les références à Barthes ou à Goffman à propos d’un livre jeunesse peuvent sembler surfaites, il n’en est rien. Les illustrations et la prose de Mréjen sont là pour le dire !

Nous laisserons donc à l’auteure le dernier mot en vous conseillant la visite de son site.

BIBLIOGRAPHIE

 

BARTHES, Roland. Mythologies. Paris : Éd. du Seuil, 1992. 247 p. ISBN 2-75-784175-0.

BURZYNSKI-DELLOYE, Caroline. Fish and Pea. Paris : Éd PetitPOL, 2004. 36 p. ISBN 2-75-100046-0.

GOFFMAN, Erving. Mise en scène de la vie quotidienne. Paris, Éd. de Minuit, 1992. 256 p. ISBN 2-70-730014-4.

MRÉJEN, Valérie. Une dispute et autres embrouilles. Paris : Éd PetitPOL, 2004. 83 p. ISBN 2-75-100057-6.

NIERES-CHEVREL, Isabelle, PERROT, Jean. Dictionnaire du livre jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France. Paris : Éditions Du Cercle de la Librairie, 2013. 989 p. ISBN 978-2-7654-1401-8.

ROSENTHAL, Olivia. Entretien avec Valérie Mréjen. In : Littérature [En ligne], n° 160, p 89-95, 2010. Disponible sur Internet : http://www.cairn.info/revue-litterature-2010-4-page-89.htm#anchor_citation [Consulté le 16 octobre 2015].

TRÉZIÈRES, Virginie. P.O.L : l’avant-garde littéraire par l’éclectisme et le plaisir de lire avant tout ! [En ligne] 2013. Disponible sur internet : http://salon-litteraire.com/fr/dossiers/content/1815401-p-o-l-l-avant-garde-litteraire-par-l-eclectisme-et-le-plaisir-de-lire-avant-tout [Consulté le 16 octobre 2015]


1 Propos recueillis par TRÉZIÈRES Virginie. P.O.L : l’avant-garde littéraire par l’éclectisme et le plaisir de lire avant tout !

2 Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national de création contemporaine.

3 Centre Dramatique National d’Orléans

4 Technique qui consiste à découper en fragments aléatoires un texte original pour produire un texte nouveau.

Commentaires
  1. Patrice Noyelle

    Merci pour ce tout premier commentaire sur le site ! C’est vrai que c’est un excellent travail sur la vie et l’oeuvre de Valérie Mréjen, qui a d’ailleurs fait l’honneur de le lire et de féliciter son auteur. Tous ces encouragements en faveur de la promotion de la littérature jeunesse nous confortent dans notre projet commun sur ce site. À bientôt pour d’autres belles lectures !

  2. WOUTS THIERRY

    Analyse complète et de qualité de cet ouvrage de Valérie Mréjen qui permet de multiples relectures.

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