Max de Sarah Cohen-Scali

Ma mère c’est l’Allemagne et mon père le Führer

Sur un fond rouge l’ombre noire d’un enfant à naître semblant porter in utero un brassard marqué de la croix gammée… Des mesures de son anatomie et de son crâne telles des planches de phrénologie complètent la couverture du livre et le titre Max est écrit en lettres gothiques. Seules les couleurs noire, rouge et blanche, les couleurs du drapeau de l’Allemagne nazie sont présentes sur cette couverture assez explicite, d’autant plus que l’utilisation de planches anatomiques laisse encore moins de place au doute, la phrénologie étant une pseudo-discipline scientifique dont les nazis se sont servis afin d’essayer de légitimer leurs thèses racistes .

Max de Sarah Cohen-Scali

© Gallimard, 2012

La quatrième de couverture confirme que ce livre de Sarah Cohen-Scali va nous parler de l’Allemagne nazie sous un angle original : le narrateur est l’enfant de la couverture et l’extrait contenu sur cette page laisse entrevoir un personnage qui semble être une sorte d’émanation de l’esprit national-socialiste dans sa forme la plus fanatisée. Cette page nous précise également que l’auteure a rédigé

une fable historique fascinante et dérangeante qu’on ne peut pas lâcher

et nous promet

une lecture choc, remarquablement documentée, dont on ne sort pas indemne

Tous ces éléments éveillent efficacement la curiosité du lecteur, d’autant plus s’il s’intéresse à cette sombre période de notre Histoire contemporaine car il promet une plongée assez particulière au cœur du IIIe Reich et de l’idéologie nationale-socialiste.

Je suis l’enfant-échantillon-type-de-la-race-aryenne ! Le spécimen le plus parfait, conçu selon les vœux du Reichführer Himmler ! Le protégé du docteur Ebner ! La mascotte du Lebensborn ! Sieg Heil !

Tout au long de cette fable historique, nous sommes dans la tête de Max « l’enfant-échantillon-type-de-la-race-aryenne », le narrateur dont le destin s’inscrit en parallèle avec celui de l’Allemagne de 1936 à 1945. Le livre s’ouvre sur la naissance de Max en 1936 dans un Lebensborn, appelé également « les pouponnières du IIIe Reich » où des femmes sélectionnées selon des critères raciaux s’accouplent avec des membres de la SS (Schutzstaffel) afin de

mettre au monde des purs représentants de la race aryenne

Nous l’accompagnons durant sa petite enfance au sein de cette institution où il reçoit une éducation nationale-socialiste, Max étant destiné à devenir un membre de l’élite nazie. Par ailleurs il reçoit le nom de Konrad von Kebnessol et sera baptisé par le Führer Adolf Hitler en personne. Un épisode de sa vie dont Max/Konrad va s’enorgueillir pendant tout le roman. Après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie en 1939, Max/Konrad est envoyé à l’est afin de participer activement et avec enthousiasme à l’opération dont l’objectif est l’enlèvement d’enfants des pays de l’est conquis militairement dans le but de les germaniser. Il sert d’appât et se révèle être diablement efficace malgré ses quatre ans. Vers l’âge de six ans il entre dans une « napola » pour y parfaire son éducation. Ces institutions étaient des internats de l’enseignement supérieur sous le IIIe Reich afin de former les futurs membres de l’élite nationale-socialiste. Là–bas il va faire la rencontre de Lukas, un Polonais germanisé de force de 12 ans qui va devenir à la fois une sorte de grand frère pour Max/Konrad et son ennemi juré à partir du moment où il va découvrir que Lukas est juif ! Le lecteur va dorénavant suivre cet improbable duo dans une Allemagne nazie en guerre qui met le monde à feu et à sang et extermine les juifs d’Europe.

Avant de nous libérer, le professeur nous donne un devoir pour la prochaine séance. Bonne nouvelle. Je me dis que je trouverai là l’occasion de remonter mes notes. Il écrit au tableau : Expliquer la nécessité d’exterminer le peuple juif.

Avec cette fable historique, Sarah Cohen-Scali nous offre une plongée au cœur du IIIe Reich à travers le point de vue de Max/Konrad et peu de choses sont épargnées au lecteur. L’idéologie nazie et ses principes, sa façon de voir le monde est omniprésente tout au long des pages. Le racisme et tout particulièrement l’antisémitisme ; la fascination pour les mythologies nordiques d’où serait issu le mythe de la race aryenne dont descendrait le peuple allemand ; hygiénisme à la fois médical et surtout racial ; ainsi que les pseudo-disciplines scientifiques mises au service de la justification de leur
idéologie raciste et intolérante. À cela s’ajoute la perversité des personnages, leur brutalité, qui sont encouragées voire récompensées. Le livre aborde également les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité auxquels se sont livrés les Allemands avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale. La Nuit de cristal est évoquée, des scènes de viols sont décrites, une « sélection » d’enfants sur le quai d’une gare dont la majorité seront envoyés au camp de la mort de Auschwitz-Birkenau, des exécutions sommaires… Qui plus est, ce livre montre l’emprise totalitaire du régime nazi sur l’individu qui n’est plus rien, si ce n’est un rouage interchangeable du IIIe Reich. La plupart des personnages sont des nazis convaincus du bien-fondé de leur idéologie et de la nécessité de commettre les exactions et autres crimes afin de rendre sa grandeur à l’Allemagne pour l’instauration d’un nouvel ordre mondial sous la coupe d’un Reich millénaire.

Oui, bien sûr que je suis allemand ! je lui réponds. (Et je lui crache dessus, en plein dans les yeux pour l’aveugler, pour salir ses yeux qui ne méritent pas d’être bleus.) Je fais partie de la race des seigneurs ! Je suis l’enfant préféré de notre Führer ! Tant mieux si ta famille est morte ! Dis-moi merci parce que je vais t’aider à la rejoindre !

Max de Sarah Cohen-Scali présente un réel intérêt historique permettant aux collégiens et lycéens d’accompagner leur programme scolaire afin d’avoir une meilleure compréhension de l’idéologie nazie. L’auteure s’est longuement documentée sur les différents sujets abordés dans ce livre notamment tout ce qui concerne les Lebensborn, ces pouponnières du Reich où l’on faisait s’accoupler des hommes membres de la SS avec des femmes allemandes sélectionnées selon des critères raciaux afin de produire les futurs éléments qui régneront sur une Europe germanisée. Ce programme a réellement été conçu et mis en pratique en Allemagne nazie sous l’impulsion de Himmler en personne, le chef de la SS, un des personnages les plus éminents dans la hiérarchie nazie.
Les enlèvements d’enfants issus des pays conquis par l’Allemagne dans l’optique de les germaniser auxquelles Max/Konrad participe dans le roman sont également une réalité historique de la Seconde Guerre Mondiale dont on estime à plus de deux cent mille le nombre de jeunes victimes. De nombreux personnages cités dans le livre ont également existé : Hitler, Himmler, Goebbels mais aussi Max Solman, le directeur administratif du Lebensborn, le docteur Ebner un médecin général SS qui dirigea certaines maternités de lebensborn mais qui supervisa par ailleurs la sélection et la germanisation des enfants victimes des enlèvements à l’est, enlèvements qui furent orchestrés par les Braune Schwestern citées également dans le livre. L’auteure s’est donc très bien renseignée sur cette période de l’histoire de l’Allemagne nazie et le fait de savoir que les exactions et crimes racontés ne sont pas le fruit de l’imagination de Sarah Cohen-Scali mais la douloureuse réalité historique rend d’autant plus efficace le travail de l’auteure.

Un autre élément de narration est tout aussi efficace et participe au mal-être que le lecteur peut éprouver à la lecture de Max. L’histoire nous est racontée d’après le point de vue de Max/Konrad ; personnage qui même avant de sortir du ventre de  sa«génitrice» s’adresse au lecteur et son discours transparaît déjà la haine du nazi fanatisé. Ce malaise nous suit tout au long du récit car nous accompagnons le destin de Max d’avant sa naissance jusqu’à ses dix ans. Or il est se révèle être un narrateur à la fois empreint d’une naïveté enfantine et d’une cruauté nationale-socialiste à son paroxysme. Ce décalage entre l’image que nous nous faisons normalement d’un petit garçon et sa personnalité totalement fanatisée renforce, s’il en était besoin, le sentiment de mal-être que ce livre procure.

Je suis l’enfant du futur. L’enfant conçu sans amour. Sans Dieu. Sans Loi. Sans rien d’autre que la force et la rage. Heil Hitler !

Max/Konrad est un personnage effrayant tout comme l’idéologie qui le gouverne et dont il semble être la personnification la plus pure. Il est cynique et manipulateur comme lors d’une «sélection» lorsqu’il joue à rassurer les enfants apeurés, bien qu’il sache quel sort leur sera réservé à Auschwitz-Birkenau. Témoin de nombreuses exactions tout au long du roman, il ne se soucie guère du sort des victimes de la barbarie nazie ; en fait il trouve tout cela normal voire nécessaire pour le bien du Reich.
L’enseignement que lui et ses condisciples de la napola reçoivent est complètement au service de l’idéologie nazie avec les exercices physiques qui forment une jeunesse allemande à devenir des surhommes surentraînés, des animations particulières comme l’organisation d’autodafé où les élèves brûlent avec enthousiasme et conviction ce qu’ils considèrent comme de la littérature juive. Cette éducation est celle qu’Hitler souhaite que la jeunesse allemande reçoive si nous nous référons à un extrait de discours d’Adolf Hitler cité par le narrateur

 Avant tout, qu’elle [la jeunesse allemande] soit athlétique : c’est là le plus important. C’est ainsi que je la ramènerai à l’innocence et à la noblesse de la nature. Je ne veux aucune éducation intellectuelle. Le savoir ne fait que corrompre mes jeunesses.

Nous pouvons également faire référence aux cours de biologie où les élèves apprennent à reconnaître les traits distinctifs des juifs. Sans oublier la scène où les élèves de la napola s’amusent du fait que sous la douche ils font usage de savons fabriqués avec la graisse des victimes des camps d’extermination… Il semble que pour le narrateur et donc dans l’idéologie nazie, toutes les valeurs sont inversées : la force prime sur la raison, la cruauté est encouragée, l’amour est ridiculisé. Max /Konrad est si fanatisé que lorsque Lukas essaie de lui montrer la réalité en face des monstruosités commises par le régime nazi, il ne semble pas voir où est le mal. Par ce procédé narratif, l’auteure, à l’horreur des événements, ajoute un sentiment de mal-être en les faisant raconter par l’intermédiaire de ce narrateur totalement convaincu du bien-fondé de l’idéologie nationale-socialiste et insensible au cortège d’horreurs qui en découle. Max de Sarah Cohen-Scali est ainsi une fable historique à conseiller aux adolescents à partir de 14 ans ou du moins aux personnes ayant au préalable étudié la Seconde Guerre Mondiale et l’Allemagne nazie afin d’avoir une compréhension du sujet abordé dans le livre, à savoir l’idéologie nationale-socialiste et la manière dont les nazis pensaient le Monde et ceux qui le peuplent c’est-à-dire un Monde hiérarchisé selon des critères raciaux, où les plus forts écrasent les plus faibles, où la vie humaine ne vaut rien, où la raison est dénigrée et où l’intolérance et la cruauté sont recommandées. Ce livre permet au lecteur de mieux comprendre les mécanismes d’un régime totalitaire où la vie de chacun est encadrée, surveillée, toute tracée au service du pouvoir. Le roman aborde de nombreux crimes commis par les nazis, mais il est à noter que la Shoah est très peu évoquée. Sans doute est-ce un choix de l’auteur, l’extermination des juifs d’Europe n’étant pas un sujet simple à aborder, surtout à travers le regard de ce narrateur si particulier. Il est indéniable que ce livre ne laisse pas indemne comme annoncé en quatrième de couverture, à se confronter ainsi de page en page avec l’émanation de ce que le XXe siècle a sans doute engendré de pire : l’idéologie nazie. Le prisme choisi par l’auteure afin de nous embarquer dans ce voyage très particulier au cœur de l’idéologie nationale–socialiste est diablement efficace. Par ailleurs le travail de documentation historique de Sarah Cohen-Scali ainsi que son style littéraire sont d’autant plus d’arguments pour recommander cette fable historique à tous ceux qui souhaitent compléter leurs connaissances sur le sujet.

Bibliographie
COHEN-SCALI, Sarah. Max. Paris : France Loisirs, avec l’autorisation des éditions Gallimard Jeunesse, 2013. ISBN : 978-2-298-06918-1

COHEN-SCALI, Sarah. Max. Paris : Gallimard Jeunesse, 2012. Scripto. ISBN 978-2-07-064389-9

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