Quand les enfants jouent aux adultes

Que ce soit à la maison ou à l’école, les enfants grandissent toujours sous l’autorité des adultes, qui leur apprennent le respect des lois et les règles de société. Toutefois, que se passe-t-il quand les adultes, symboles de l’autorité, viennent subitement à disparaître ? Comment réagissent les enfants devant une liberté infinie, aussi attirante que terrifiante ?

Nous tenterons de répondre à cette question à travers quatre œuvres de la littérature jeunesse : deux romans fondateurs du genre : Les Enfants de Timpelbach et Sa Majesté des Mouches. Ainsi que deux œuvres plus modernes, abordant de nouvelles thématiques : L’œil des dieux et la série de bande dessinée Seuls de Fabien Vehlmann et Bruno Gazotti, publié depuis 2005 et dont nous étudions les trois premiers tomes.

Présentation des œuvres

Quand les enfants jouent aux adultes - 1

© Hachette, 2014

Les Enfants de Timpelbach, Henry Winterfeld (1937) : pour donner une leçon à leurs enfants, qui enchaînent les farces et les bêtises, les adultes du village de Timpelbach décident de disparaître pendant une journée. Toutefois la situation s’aggrave lorsqu’ils sont arrêtés et faits prisonniers par des gardes-frontières, laissant les enfants seuls. Profitant de l’absence d’adultes, deux bandes de jeunes vont alors se disputer le contrôle du village.

Sa Majesté des Mouches, William Golding (1954) : suite au crash de leur avion, des adolescents se retrouvent seuls sur une île déserte. Alors qu’ils tentent de survivre, deux groupes aux mentalités radicalement différentes vont s’opposer.

Quand les enfants jouent aux adultes - 2

© Gallimard, 2002

L’œil des dieux, Ange (2000) : ils sont 29 enfants à vivre depuis leur naissance dans la « Bulle », un lieu clos où nul ne peut sortir ou entrer. Alors que trois clans se disputent le contrôle du bâtiment, la famine guette.

Seuls, scénario de Fabien Vehlmann, dessins de Bruno Gazotti (depuis 2005) : en l’espace d’une nuit, la totalité des adultes, ainsi qu’un grand nombre d’enfants disparaissent subitement, laissant à leur sort les autres jeunes. C’est dans un monde abandonné que les enfants vont devoir s’organiser pour survivre … seuls.

 

I) La disparition des adultes: entre libération et condamnation

À l’exception de L’œil des dieux, la disparition subite des adultes est toujours l’élément perturbateur qui ouvre l’histoire. Et la réaction des enfants est dans un premier temps, souvent la même : l’euphorie. Subitement, les lois et les règles des adultes ont disparu, laissant les enfants libres de faire ce qu’ils veulent : ce qui se traduit par des scènes de festins dans  Les Enfants de Timpelbach ou Sa Majesté des Mouches, lorsque tous les enfants se gavent de fruits. Il n’y a que Seuls pour mettre en scène la tristesse comme premier sentiment : devant la disparition subite de leurs familles, de leurs amis, les enfants sont désespérés et même le personnage de Dodji, pourtant le plus fort psychologiquement, ne peut s’empêcher de pleurer lorsqu’il réalise la situation.

Toutefois, quel que soit le sentiment, les enfants tentent assez rapidement de retrouver un semblant de société, que ce soit en élisant Ralph comme chef dans Sa majesté des Mouches ou quand les plus grands prennent en charge les plus jeunes comme dans le tome 2 de Seuls ou dans L’œil des dieux : « les grands doivent s’occuper des petits » étant même la première loi dans la Bulle. Cependant, tous ne voient pas ce retour aux règles comme une bonne chose et certains vont même jusqu’à refuser ces lois et partent fonder un groupe rival, régi par la seule loi du plus du fort.

II) Raison contre violence : quand les enfants personnifient démocratie et barbarie

Comme nous l’avons vu précédemment, les enfants désormais seuls, ont souvent le réflexe de réorganiser une société régie par des règles : les enfants de Sa Majesté des Mouches élisent Ralph comme chef, tandis que ceux de L’œil des dieux obéissent tous aux trois lois. Mais certains d’entre eux exigent plus de liberté, voire une absence de règles, comme c’est le cas pour Oscar dans Les Enfants de Timpelbach ou Jake dans Sa Majesté des Mouches. Deux groupes vont alors s’affronter dans ces histoires : d’un côté les enfants « raisonnables » qui veulent une société démocratique avec des lois : Thomas, Manfred, Marianne pour Les Enfants de Timpelbach, Ralph et Porcinet dans Sa Majesté des Mouches et de l’autre ceux qui veulent un société totalitaire, comme Saul dans Seuls, ou régie par la loi du plus fort comme Jack et ses chasseurs dans Sa Majesté des Mouches ou Oscar et ses pirates dans Les Enfants de Timpelbach.

À chaque fois, les deux camps s’opposent sur la façon de vivre et d’organiser leur survie. On constate toutefois que les auteurs mettent en valeur les personnages raisonnables qui sont toujours les héros alors que ceux qui rejettent les lois sont violents, voire dangereux. Jean-Pierre Naugrette souligne ce fait dans son commentaire sur Sa Majesté des Mouches : Jack montre son mépris par des cris, tandis que Porcinet utilise le discours ; Porcinet incarne la raison tandis que Jack n’est plus qu’un animal qui communique par des cris. Le message qui est transmis aux enfants est que même si les règles peuvent paraître contraignantes, elles sont nécessaires pour que tous puissent jouir de leurs libertés. De plus, ces livres encouragent aussi les enfants à être plus matures et à l’image des héros, de prendre soin de leurs petits frères ou sœurs.

On constate donc que ces différents livres abordent plus ou moins de la même façon le conflit entre raison et violence. Toutefois, le dénouement final varie quant à lui selon les œuvres.

III) Quand la mort signifie la fin de l’histoire

Nous l’avons vu, chacune de ses histoires présente le conflit entre deux camps rivaux, ceux guidés par la raison et ceux qui règnent par la violence. Ce conflit dégénère bien souvent en lutte violente, et mène parfois à la mort d’un personnage.

Les livres abordés ne sont pas des livres joyeux, les couvertures des tomes 1 et 2 de Seuls, ainsi que celle de L’œil des dieux en font d’ailleurs le rappel : on y voit un enfant seul ainsi que des traces de violences (crâne humain, flaque de sang, armes) qui laissent entrevoir le pire.

 

Quand les enfants jouent aux adultes - 3

© Dupuis, 2005

Quand les enfants jouent aux adultes - 4

© Dupuis, 2006

héros enfants-adultes

© Mango, 2000

 

Le but des ces histoires n’est pas de faire rire mais de proposer une réflexion. Ce qui se traduit par certains moments tragiques qui amènent le lecteur à réfléchir : la mort de Tomy dans L’œil des dieux pose la question de l’absurdité de la violence, pourquoi les bandes des Loups et des Ours se battent elles alors que tous sont piégés dans la même situation ?

Les morts de Simon et Porcinet dans Sa Majesté des Mouches montrent à quel point il est facile de se transformer en assassin et que les lois existent pour nous protéger et non pas pour nous entraver.

Mais la mort n’est pas que là pour faire réfléchir le lecteur, elle permet aussi aux héros des histoires d’ouvrir les yeux : après la mort de Tomy, les Loups et les Ours cessent leurs affrontements ; après celle de Saul dans le tome 3 de Seuls, les enfants se rendent compte de ce qu’ils étaient en train de devenir et se rangent du côté de la raison.

Il n’y a que Les Enfants de Timpelbach pour offrir une fin plus optimiste. Les enfants ont fini par se ranger du côté de la raison et les parents, finalement libérés, reviennent au village, restaurant ainsi l’ordre.

Conclusion

Les histoires mettant en scène des enfants qui se retrouvent subitement sans la surveillance des adultes ont généralement vocation à faire réfléchir le lecteur, de prouver le bien-fondé des lois et des règles, même si elles peuvent paraître étouffantes. On trouve également un message politique, surtout dans les œuvres les plus anciennes comme Sa Majesté des Mouches ou Les Enfants de Timpelbach. Les enfants ne sont parfois plus que la personnification des sociétés totalitaires et démocratiques, comme l’explique Jean-Pierre Naugrette : il faut avant tout alerter les lecteusr sur la facilité avec laquelle nous pouvons nous transformer en monstres en l’absence de lois.

Destiné à des lecteurs déjà assez grands (dès 11 ans pour L’œil des dieux), ces livres, surtout les plus récents comme Seuls ou L’œil des dieux,encouragent aussi le lecteur à faire preuve de maturité : les plus grands prenant soin des plus jeunes. Ces romans ont donc, en plus de distraire le lecteur, une fonction de réflexion : sur le bien-fondé des lois, sur l’intérêt de suivre la voix de la raison, sur la maturité, en somme comme l’explique la quatrième de couverture de L’œil des dieux de mener « à la réflexion pour les jeunes du troisième millénaire ».

Bibliographie

GOLDING, William. Sa Majesté des Mouches. Paris : Gallimard, 2002. La Bibliothèque Gallimard, 97. ISBN 9782070421787.

WINTERFELD, Henry. Les Enfants de Timpelbach. Paris : Hachette, 2014. ISBN 9782010023644.

VEHLMANN, Fabien, GAZOTTI, Bruno. Seuls : la disparition, tome 1. Charleroi : Dupuis, 2006. ISBN 9782800136929.

VEHLMANN, Fabien. GAZOTTI, Bruno. Seuls : le maître des couteaux, tome 2. Charleroi : Dupuis, 2007. ISBN 9782800139135.

VEHLMANN, Fabien. GAZOTTI, Bruno. Seuls : le clan du requin, tome 3. Charleroi : Dupuis, 2008. ISBN 9782800140490.

ANGE. L’oeil des dieux. Paris : Mango, 2000. Autres mondes, 03. ISBN 2740410948.

GOLDING, William. Sa Majesté des Mouches. NAUGRETTE, Jean-Pierre (prés.). Paris : Gallimard, 1993. Foliothèque, 25. ISBN 2070386104.

Sur le web

le site de la BD Seuls

le site de Ange, pseudonyme de deux auteurs, Anne et Gérard, auteurs par ailleurs de la série des Blondes sous le pseudonyme de Gaby.

 

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