Lecture et gourmandise

Il fut un temps où j’attendais le moment des courses au supermarché avec impatience ! Ma mère me déposait au rayon livres et m’y retrouvait avant de passer en caisse. Je l’attendais à chaque fois pleine d’espoir, un livre en main (Le club des Cinq, Les six Compagnons,…), une pointe d’inquiétude au cœur dans l’attente du oui rituel.

Si ce souvenir est de fait un souvenir rapporté, l’émotion face à un nouveau livre à découvrir est, elle, toujours celle de mon enfance. Je la retrouve à chaque fois que je passe devant mes librairies « aux trésors » : la gourmandise des yeux devant la vitrine (pour être honnête, c’est bien celle que je ressens aussi devant la devanture d’une bonne pâtisserie). Y a-t-il là un livre pour moi aujourd’hui ? Des livres peut-être ? Les festins existent aussi en lecture… Et puis, la fébrilité joyeuse au moment d’entrer dans la caverne d’Ali Baba : le départ pour notre prochaine aventure est imminent, les adultes accompagnant les voyageurs sont priés de bien vouloir contrôler la jubilation de leurs protégés ; adultes, soyez vigilants, car si vous oubliez de composer votre attitude, vous aurez le regard pétillant d’un gamin qui vient dépenser son argent de poche !

Adolescente, j’ai « bazardé » mes Club des Cinq et mes Six Compagnons dans des brocantes. Je me sentais trahie par les livres. Difficile de trouver dans la « vraie » vie l’amitié et l’aventure qu’ils promettaient. Le passage aux lectures des « grands » au collège n’avait rien arrangé. Eugénie Grandet était au programme de sixième ou de cinquième, et le message, tel que je l’avais compris, de la mère d’Eugénie à sa fille, m’avait durablement déstabilisée : vivre, c’est souffrir et mourir. Superbe encouragement pour démarrer dans la vie, surtout quand on pressent très tôt combien il y a de souffrance dans le monde.

Je regrette maintenant de m’être séparée de mes premiers compagnons de lecture, alors que j’ai gardé pendant des décennies mon premier exemplaire d’Eugénie Grandet (on ne jette pas les classiques de la littérature, même s’ils vous ont rendue malheureuse pendant des années !). La perte d’un ouvrage m’attriste particulièrement, et celui-là, je ne sais même plus si je l’ai vendu ou s’il a disparu dans d’autres circonstances. J’avais trouvé ce livre chez mes grands-parents. C’était une collection au format moyen, à la couverture rouge bordeaux, avec une petite illustration. Je ne me souviens pas de l’illustration, ni du titre ou de l’auteur d’ailleurs ! Mais l’histoire m’avait profondément émue. Une petite fille, autrefois enfant chérie de parents aisés, maintenant orpheline, vivait dans une extrême pauvreté. Malgré de longues journées de travail, elle gagnait à peine de quoi survivre. Cet hiver-là, elle rentre presque toujours le ventre vide dans sa mansarde glaciale. Proie facile, la maladie la guette. Mais un soir, alors qu’affaiblie par la faim, elle peine à gravir les escaliers, un bon feu dans la cheminée et un repas chaud l’attendent. Et le miracle va se reproduire jour après jour : pendant son absence, un(e) inconnu(e) dépose dans sa mansarde nourriture, vêtements, mobilier, jouets… L’enfant retrouve la joie de vivre, mais malgré ses recherches, ne parvient pas à découvrir qui fait preuve de tant de générosité à son égard. Jusqu’au jour où son bienfaiteur vient à sa rencontre : ancien associé de son père, il a été responsable de la faillite de leur entreprise et de la ruine de sa famille. Après avoir lui-même longtemps souffert, il a réussi à retrouver sa fortune et s’est alors mis en quête de la famille de son ancien associé, soucieux de lui faire partager son bonheur…THE END ! Je sais, j’entends les commentaires : c’est quoi, ce scénario à la Disney ? Ce n’est pas ridicule, et même cynique, cette gosse de riches qui redevient riche, et tout est bien qui finit bien ? Alors que tant d’enfants de familles pauvres souffrent de la faim et en souffriront toute leur vie -souvent courte d’ailleurs. N’est-il pas dangereux de présenter un tableau de notre société aussi idyllique aux jeunes lecteurs ? Je sais bien tout cela, mais il n’en reste pas moins que je retrouve, en me remémorant cette histoire, l’émotion que j’ai éprouvée, enfant, à sa lecture. Je crois n’avoir jamais parlé à personne de ce livre, mais je ne peux témoigner de mes premières lectures et passer cette rencontre sous silence.

Je souhaite conclure sur une citation gourmande extraite d’un livre que j’ai lu récemment dans sa version originale. La jeune Calpurnia  (elle a onze ans), comprimée par la foule lors d’une fête, a eu un léger malaise sans gravité ; mais par prudence, on l’envoie se reposer dans sa chambre. Voici sa réaction : « Ahhh. Bed, book, kitten, sandwich. All one needed in life, really. »

Voici le titre de l’ouvrage : The evolution of Calpurnia Tate, de Jacqueline Kelly (2009), qui existe aussi en traduction française. Que dire de plus, sinon : vive la gourmandise !

 

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