La course du destin

Il était une fois dans la ville de Thèbes, un jeune homme grand, beau et fort, apprécié de tous, qui n’était autre que le futur roi Laïos. Alors que ceux de son âge ne rêvaient que d’exploits guerriers, lui rêvait d’une jeune femme, douce, charmante, belle. Elle s’appelait Jocaste. Il la voyait tous les jours. Ils étaient proches,  mais il n’osait pas lui déclarer sa flamme. Quelques années plus tard, son père mourut et Laïos monta sur le trône. Ce n’est que lorsqu’il dut trouver une femme qu’il demanda à Jocaste de l’épouser et depuis, ils vécurent très heureux.

Un jour, alors que Laïos rentrait de la chasse, il trouva sa femme assise sur leur lit, une main sur son ventre, un grand sourire aux lèvres.

Tu vas être papa ! annonça-t-elle.

-Co… Comment ?!

Laïos ne bougeait plus. Il regardait Jocaste, stupéfait.

Je suis enceinte. Dans quelques mois il y aura un petit garçon ou une petite fille qui jouera dans le jardin.

À ce moment, le roi laissa éclater sa joie et courut vers sa femme la serrer dans ses bras. Il espérait au fond de lui-même que ce soit un garçon : il pourrait lui apprendre à chasser, à manier les armes, à diriger un royaume, à prendre de bonnes décisions… Mais il serait autant heureux si le futur bébé était une fille. Il serait en admiration devant elle et aurait peur de la casser avec sa carrure robuste en la prenant dans ses bras.

Impatient de savoir, il décida d’aller voir un oracle.

Sera-ce un garçon ou une fille ? lui demanda-t-il.

-Un garçon, répondit l’oracle.

Le visage de Laïos s’illumina en apprenant cette nouvelle.

Sera-t-il l’auteur de grands exploits ? Sera-t-il grand et fort comme son père et sage comme sa mère ? Sera-t-il heureux ?

Le roi posait toutes sortes de questions à la chaîne mais l’oracle lui répondit :

Ô roi Laïos ! C’est un tout autre destin qui attend ton fils : il tuera son père ; il épousera sa mère.

Le pauvre homme fut dévasté par cette nouvelle. Il savait qu’il devait informer sa belle et bien-aimée et que cela lui briserait le cœur. Finalement, Jocaste, après avoir pleuré toutes les larmes de son corps, accepta d’abandonner son fils dès sa venue au monde.

Quelques semaines plus tard, par un beau jour ensoleillé, le jeune prince montra le bout de son nez. Il était déjà beau comme sa mère et fort comme son père. Quelques cheveux couleur or apparaissaient sur sa tête et il était très souriant. Mais le roi et la reine ne voulaient pas s’attendrir. Laïos lui attacha les pieds avec une corde avant de demander à un serviteur de l’abandonner dans la montagne, près des bêtes sauvages, sur le mont Cithéron. Il voulait à tout prix échapper au destin prédit. Mais le serviteur n’avait pas le cœur à abandonner ce pauvre bébé sans défense et décida de le confier à des bergers du royaume voisin, qui l’amenèrent eux-mêmes à leur maître, Polybe, roi de Corinthe, qui se désespérait justement avec sa femme de ne pas avoir d’enfant. Ce petit bébé fut donc un cadeau du ciel. Ils l’appelèrent Œdipe du fait que ses pieds étaient gonflés, et l’élevèrent comme leur propre fils.

Le petit garçon vivait heureux avec ses nouveaux parents. Il jouait avec les autres garçons de son âge, il était gentil, serviable. Il grandissait chaque jour un peu plus et devint bientôt un homme fort, respecté de tous. Un jour, il décida de voir un oracle pour savoir ce que le destin lui réservait. Il marcha donc jusqu’à Delphes.

Tu tueras ton père, tu épouseras ta mère.

Voici la réponse de l’oracle, la même qu’il avait dite à Laïos des années plus tôt. Œdipe fut horrifié par cette nouvelle. Il ignorait qu’il avait été adopté et ne voulait pour rien au monde faire du mal à ses parents qui l’avaient élevé avec tant d’amour. Il décida donc de s’enfuir du royaume.

Il marcha des jours et des jours sur des petits chemins de campagne où il croisait des paysans qu’il saluait chaleureusement, il découvrait la nature et la liberté. Mais plus il s’éloignait de Corinthe, plus il était triste d’avoir abandonné ses parents.

Il était justement en train de ramasser des pommes au bord de la route. C’était une belle journée qui s’annonçait quand soudain, un char apparut au bout du chemin.

Ôte-toi de ma route, étranger !

Le vieil homme assis sur le char semblait pressé et secouait sa canne faisant signe à Œdipe de se décaler mais ce dernier n’en faisait rien, étonné de cette apparition brusque sur un chemin la plupart du temps désert.

Tu ne m’as pas entendu, insouciant ? Laisse-moi passer ! insista le vieillard.

Cette fois Œdipe réagit. Il n’appréciait guère le ton qu’employait l’homme. Il s’approcha de lui :

Vous ne savez pas à qui vous avez affaire.

-Et vous donc.

À ces mots, le vieil homme commença à frapper violemment Œdipe avec sa canne. Celui-ci ne comptant pas se laisser faire, attrapa l’homme par le col et le jeta à terre. Le vieillard tomba sur un rocher et mourut sur le coup.

Œdipe ignorait qu’il s’agissait en fait du roi Laïos, son véritable père et qu’il venait donc de réaliser la première phase de la prophétie. Il reprit son chemin tranquillement.

Le lendemain, il apprit qu’un monstre bloquait l’entrée de la ville de Thèbes et dévorait tous ceux qui ne réussissaient pas à répondre correctement à son énigme, c’est-à-dire tous les malheureux voyageurs. Il s’agissait d’une Sphinx, une bête avec un corps de lion et une tête de femme. Créon, l’oncle d’Œdipe, avait promis le trône et la main de Jocaste à quiconque libérait la ville de cette créature. Œdipe, qui était de nature courageux, se risqua.

Tu oses te confronter à moi ? demanda la Sphinx alors qu’elle voyait s’approcher le jeune homme.

-Vous ne me faites pas peur, répliqua-t-il entre ses dents.

-Voyez-vous ça…

Puis prenant une grande inspiration, la Sphinx continue :

Quel est l’animal qui le matin marche sur quatre pieds, le midi sur deux et le soir sur trois ? 

Œdipe défia la bête du regard, hésita, réfléchit.

L’homme.

La Sphinx ouvrit de grands yeux.

C’est l’homme qui, au début de sa vie, marche à quatre pattes puis sur deux pieds à l’âge adulte et enfin s’aide d’une canne lorsqu’il est âgé.

Furieuse que quelqu’un ait trouvé la solution, la Sphinx s’enfuit. Les habitants de Thèbes furent très reconnaissants envers Œdipe de les avoir libérés de ce monstre. Le jeune homme devint donc roi et épousa la reine Jocaste. La deuxième phase de la prophétie fut donc achevée mais tous deux l’ignoraient.

Quatre enfants naquirent de leur amour : Étéocle, Polynice, Ismène et Antigone. Ils vécurent heureux pendant des années mais voilà qu’un jour, la peste s’abattit sur le royaume et fit de nombreuses victimes. Œdipe envoya un serviteur à Delphes consulter l’oracle afin d’obtenir des explications. Celui-ci répondit que le meurtre de Laïos devait être vengé et que le pays serait ravagé par la peste tant qu’il ne le sera pas. Alors Œdipe voulut trouver le coupable et consulta le devin Tirésias pour connaître l’identité du meurtrier.

Mon bon Tirésias, toi qui es si sage, connais-tu l’identité du meurtrier du roi Laïos ?

Tirésias, sachant que le coupable n’était autre qu’Œdipe lui-même, essaya tant bien que mal d’éluder la question, mais épuisé à la fin, avoua tout.

Tu mens ! s’emporta Œdipe à cette révélation.

-Tirésias, c’est impossible, défendit la belle Jocaste, Œdipe est l’homme le plus gentil et doux qu’il soit.

Soudain un bruit se fit entendre derrière les portes et un serviteur arriva.

Majesté, j’ai la tristesse de vous annoncer la mort du roi Polybe, dit-il le regard au sol.

Œdipe s’assit.

Mon père… Il a été si bon avec moi.

Jocaste lui toucha le bras pour le réconforter.

Mais je suis loin de lui. Ce n’est pas moi qui l’ai tué alors que l’oracle avait dit, il y a des années, que je serai la cause de sa mort, continua Œdipe soulagé.

Le serviteur trépigna sur le sol, gêné.

Majesté, il y a autre chose que je dois vous dire.

Œdipe lui fit signe de continuer.

Le roi Polybe et sa femme ne sont pas vos véritables parents. Il y a quelques années, ils ont recueilli un bébé. C’est un berger qui le leur a donné. Il l’avait lui-même reçu d’un serviteur qui devait abandonner le nouveau-né au pied de la montagne.

-C’est impossible, s’écria Œdipe. Ce berger est-il toujours ici ?

-Oui votre Majesté, répondit le serviteur.

-Alors qu’on le fasse venir de suite !

Le surlendemain, le berger et le serviteur furent convoqués au château. Œdipe demanda au serviteur de raconter de nouveau l’histoire puis regarda le berger :

Est-ce vrai ?

Le berger se sentit piégé. Il avait le regard fatigué et tournait son chapeau dans tous les sens dans ses mains.

Oui, l’enfant que l’on m’a donné et que j’ai confié au roi de Corinthe était bien le fils du roi Laïos et de la reine Jocaste.

À cette nouvelle, Jocaste devint toute blanche, Œdipe hurla que c’était impossible. Jocaste ne supporta pas cette révélation. Elle partit dans sa chambre où elle se pendit avec les foulards de sa robe. En découvrant, plus tard, le corps inanimé de sa mère et en même temps de sa femme, Œdipe se creva les yeux avec une broche, pour ne pas voir son crime et se punir d’avoir été aveugle du début à la fin.

Il continua de vivre tristement, après avoir quitté le trône. Son oncle Créon le remplaçant, il vagabonda sur les chemins en compagnie de sa fille Antigone qui lui servait de guide.

Résumé

Laïos et Jocaste règnent sur Thèbes et ont bientôt la joie d’avoir un fils. Mais un oracle leur prédit qu’il tuera son père et épousera sa mère. Pris de peur, ils décident d’abandonner leur fils qui est recueilli par le roi de Corinthe. Malheureusement, on n’échappe jamais au destin…

Image à la une : Œdipe s’exilant à Thèbes, par Eugène Ernest Hillmacher, 1843. Musée des beaux-arts d’Orléans. Disponible sur Wikimédia commons.

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