Kiffe kiffe demain , de Faïza Guène

 Et si demain n’était pas « Kiffe kiffe » aux autres ?

Doria, 15 ans, est une jeune adolescente de cité, discrète, rêveuse, un brin moqueuse, mais surtout dotée de  beaucoup d’humour et d’autodérision.

Elle grandit seule, à la cité Paradis à Livry-Gargan, aux côtés de sa mère. Son « barbu de père » les a abandonnées au profit d’une « paysanne du bled » plus jeune et surtout plus féconde. Son bled à Doria, c’est le Maroc ; mais il y a bien longtemps qu’elle n’y a pas mis les pieds, problème de « fric » comme elle dit souvent. Ce n’est pas grave, puisqu’au fil du roman, entre hauts et bas, elle prend goût à la vie dans sa banlieue. Entre Hamoudi, « un grand de son quartier », un grand frère pour elle, avec qui elle passe des heures et des heures dans le hall 32, à discuter et à réciter des poèmes de Rimbaud. Mme Burlaud, sa psychologue, qui lui permet de s’évader et de chercher un sens à sa vie. Nabil, « le gros nul acnéique », qui lui donne des cours particuliers. Elle le déteste mais apprend à l’aimer au fil du roman, et qui lui volera d’ailleurs son premier baiser. Ou encore Rachida, la « commère du quartier », par qui elle apprendra tous les nouveaux scoops.

Doria nous invite dans son quotidien, entre banalité et excentricité, amour et haine, mais surtout rêveries et réalisme surprenant…

Première et quatrième de couverture

Sur la première de couverture apparaît une photo de l’auteur, Faïza Guene. On pourrait penser à une certaine prétention, mais je pense plutôt que cela traduit une appropriation de l’histoire de Doria par l’auteur. Comme si, Faïza Guene racontait son histoire à travers son personnage fictif, elle se reconnaît en elle, dans l’histoire qu’elle a montée de toutes pièces ou presque. De plus, elle décide de noter son titre « kiffe-kiffe demain » et non pas « kif-kif demain » comme Doria l’écrit au début du roman. Ce n’est qu’en fin de roman où l’héroïne décide d’ajouter ces lettres pour montrer qu’elle prend goût à sa vie et à son quotidien. Une pointe d’optimisme transparaît dans le titre, même si on ne le comprend qu’après lecture du roman. Enfin, la quatrième de couverture nous présente un résumé simple et bref de quelques péripéties de la vie de Doria sans dévoiler de détails.

Des particularités intéressantes

La première chose marquante du roman est son aspect paradoxal. En effet, d’un côté, tout porte à croire qu’il s’agit d’une biographie de la vie de Doria ; cependant elle raconte son quotidien grâce à celui des autres. Rares sont les parties du roman où elle ne parle que d’elle. D’ailleurs, il faudra attendre la 52ème page pour connaître son prénom, en supposant ne pas avoir lu la dernière de couverture bien sûr. Apparaissent, ensuite, au fil du roman quelques détails sur son physique, tels que sa taille ou encore des informations sur sa cité du « 9-3 », précisées en milieu de roman. Ce sont des détails qui peuvent paraître anodins mais qui sont à l’image de la personnalité de Doria. Elle trouve sa vie inintéressante et banale ; alors elle préfère raconter ce qui se passe dans celle des autres. Et c’est au fil du roman que l’on se rend compte que c’est la vie des gens qui crée en quelque sorte sa propre vie.

Un autre détail est particulier dans ce roman, c’est la manière dont on perçoit le temps qui s’écoule. On pourrait croire, en effet, que les faits se déroulent sur un court laps de temps, puisqu’on fait face à une certaine routine. Alors pour souligner ce temps qui passe et donner au lecteur des repères temporels, la narratrice choisit de nous marquer avec des événements. Par exemple, elle parle des préparatifs du mariage de son assistante sociale, puis quelques pages plus loin, elle précise qu’

elle est mariée depuis un mois seulement.

Ou encore lorsque le fils de sa tante Zohra rentre en prison, elle nous reparle de lui plus tard en disant

ça fait déjà quatre mois qu’il est rentré.

Ce sont ces indices temporels qui nous permettent de définir un cadre à la vie de Doria et nous plongent encore plus intimement dans son quotidien. Un quotidien qu’elle résume en une seule phrase

pour moi c’est kif-kif demain

Enfin, je pense que les références utilisées dans ce roman ne sont pas choisies au hasard. Par exemple, Hamoudi et Doria ont un rituel assez particulier puisqu’ils récitent assez régulièrement des poèmes d’Arthur Rimbaud dans leur hall. Rimbaud le poète maudit, et la référence à cet auteur est assez subtile puisqu’on pourrait facilement rapprocher la vie de Doria de celle qu’a eue Rimbaud, c’est-à-dire souvent incomprise. De plus, Doria est dotée d’une culture télévisuelle et musicale très vaste. Chaque moment de sa vie peut être comparé à un feuilleton ou à une série TV. Elle en cite d’ailleurs un grand nombre,

comme dans les films en noir et blanc (…) avec l’acteur beau gosse, une cigarette au coin du bec,

ou encore lorsqu’elle imite le générique de la célèbre émission « sept à huit ». Ces nombreuses références donnent, à cette histoire, un réalisme délicieux et si particulier, qui nous plonge dans la réalité de Doria, adolescente des cités.

La redécouverte

Effectivement, c’est un roman que j’avais lu étant plus jeune. Habitant, moi-même, une cité de ce genre, j’étais attirée par ce style de lecture, où les adolescents racontaient leurs vies dans les banlieues. C’était, par exemple, le cas du roman de Guillaume Guéraud Cité nique le ciel, qui m’avait aussi beaucoup plu. À cet âge, je portais le même regard réducteur et moqueur sur la société. Et ce que j’avais préféré dans ce roman, c’était l’extrême réalisme qu’il comportait.

Bizarrement, chaque personnage et chaque lieu présents dans le roman pouvaient correspondre à quelqu’un ou quelque chose dans ma vie. L’aspect protecteur et fraternel des « grands de nos quartiers », qui ressemblait étrangement à la relation entre Hamoudi et Doria dans le roman. Ou encore des lieux « emblématiques » des cités, telle l’épicerie d’Aziz où se vendaient essentiellement des produits périmés à bas prix, le même genre d’épicerie présente dans ma ville.

Un réalisme extrêmement marqué dans son langage également. De nombreuses expressions en « verlan », des mots prononcés à l’envers, ou encore un français cassé avec de l’arabe, très commun dans ces cités. C’est ce tout, qui m’a fait me reconnaître étrangement dans son histoire, dans son quotidien banal, ses rencontres improbables… Je me sentais comme réconfortée et même comprise puisque je n’étais désormais plus la seule dans cette situation.

Aujourd’hui, après ma lecture, ce ne sont plus les mêmes sentiments qui me traversent. En effet, un vent de nostalgie, de souvenirs, m’effleure, comme si je relisais l’histoire de mon enfance. J’ai beaucoup ri, puisqu’il faut dire que Doria a un humour peu commun, mais qui me plaît beaucoup. Mais j’ai aussi énormément souri, car chaque moment de son histoire m’a fait replonger dans mon adolescence et m’a permis de me souvenir de nombreuses anecdotes.

Bibliographie

Kiffe kiffe demain ou la cité selon Faïza GuèneGUÈNE, Faïza. Kiffe kiffe demain. Paris : Librairie générale française, 2005.  ISBN : 2-253-11375-1

 

 

 

 

Kiffe kiffe demain ou la cité selon Faïza GuèneGUÈNE, Faïza. Kiffe kiffe demain. Paris : Hachette jeunesse, 2015.  ISBN : 978-2-01-322413-0

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