Surdoué trop sollicité, ou le Journal d’un nul débutant

Journal d'un nul débutant - couverture

© l’école des loisirs, 2014

Être excellent à l’école n’est pas que source de bonnes choses, tout comme être surdoué. C’est sur le ton de l’humour que le Journal d’un nul débutant nous offre l’entrée dans l’adolescence d’un enfant tout ce qu’il y a de moins commun.

Luc Blanvillain nous livre Journal d’un nul débutant dans la collection Neuf de l’École des loisirs en 2014, après avoir écrit pour un public plus adolescent avec Un amour de geek et Crimes en jean slim. La collection Neuf s’adresse à un public de 10 ans environ, âge pivot entre deux mondes : ceux de l’enfance et de l’adolescence. Elle s’adresse à lui avec la conscience de sa compréhension percutante du monde qui l’entoure. 

Nils commence un journal lors de son entrée au collège. Cependant, contrairement à ce que veut la coutume, il ne souhaite pas y parler des problèmes du début de l’adolescence ou de ses appréhensions vis à vis du collège. Surdoué opprimé par des parents qui le poussent à l’excellence, il est en quête de liberté. Il va donc monter une stratégie pour en gagner un peu : devenir nul. Vont alors s’enchaîner des situations cocasses, des rencontres et des mensonges, menant Nils dans un dilemme inextricable.

Après une analyse du contrat de lecture, nous verrons en quoi Nils est un protagoniste original, puis en quoi la représentation des autres est témoin de l’évolution du personnage. Enfin, nous analyserons l’identification par le public, processus largement possible bien qu’en apparence peu évident.

Une bien sobre couverture pour un roman pétillant d’humour

Il s’agit d’un livre d’une épaisseur légèrement au-dessus de la moyenne des premiers romans jeunesse avec 172 pages. Cependant, contrairement à ce qu’on a longtemps pensé, la lecture de romans commence de plus en plus jeune et celui-ci ne devrait pas rebuter les bons et moyens lecteurs. La présentation est assez sobre : une illustration pleine page pour la première de couverture, sur un fond noir. On est loin des présentations très séduisantes des romans adolescents et Young Adult, offrant souvent des typographies et images qui sont très visibles et attractives sur l’ensemble de la couverture. S’il  est présenté par le dos, rangé dans une bibliothèque, il passera sûrement inaperçu : l’arrangement rappelle les romans adultes.

L’illustration, quant à elle, est faite par Gabriel Gay, officiant régulièrement pour l’école des loisirs. Il travaille par aplats de couleurs, ce qui est, avec la maison d’édition et le titre en lui-même, l’un des rares éléments qui évoquent réellement la littérature jeunesse. On y voit un garçon à lunettes, habillé très sagement, en train d’écrire dans son journal, sur un bureau minutieusement rangé et plein de gros livres empilés les uns sur les autres. Il adopte une expression concentrée, si ce n’est légèrement contrariée, mais surtout il s’exécute avec beaucoup d’application. On saura, plus tard, que l’illustration est très attachée aux détails des descriptions que Nils fait des enfants de sa classe.

Si on tourne rapidement les pages, on constate que le texte est assez gros : un lieu commun des romans pour enfants. Il s’agit d’un journal dont chaque entrée commence par une date. On va donc entrer en confidence avec le narrateur.

Nils, un protagoniste pas comme les autres…

Il est fréquent de voir, dans les romans pour enfants et adolescents, des personnages “d’intellos”, de “je-sais-tout”, relayés au plan de personnages secondaires ennuyeux mais qui s’avéreront de précieux alliés dans les moments difficiles. Il est plus rare d’avoir un enfant studieux, qu’on qualifierait volontiers de surdoué, en personnage principal. Plus rare encore : que ce personnage soit doté d’un humour à toute épreuve et en rien tourné au ridicule. Nils est ce personnage.

Être surdoué, un fardeau qu’on ignore

Pour les enfants surdoués, ou “précoces”, il existe deux grands types de rapport à l’école : ceux qui s’intègrent parfaitement au système scolaire et qui en tirent des résultats excellents, et ceux pour qui le système, inadapté à leur fonctionnement cognitif, ennuie ces élèves et mène parfois au décrochage scolaire. Qui plus est, il est possible qu’un enfant précoce, n’ayant jamais eu besoin de travailler dur pour avoir de très bons résultats en primaire, voit ses résultats baisser au fil de ses passages en classes supérieures, qui nécessitent un minimum de travail que les surdoués n’ont jamais eu à fournir. Des statistiques fournies par l’AFEP (Association Française des enfants précoces) indiquent que si les élèves sont à 78% bons et excellents en primaire, cette proportion baisse considérablement en 3e, où 33% des élèves sont en grande difficulté et 33 % ont des résultats bons ou excellents.

En ça, Nils est réaliste comme enfant surdoué. Il correspond à la partie des enfants précoces qui s’accrochent… et feint de tomber dans celle qui décroche. Être surdoué n’empêche pas d’être naïf : il pensait avoir le contrôle sur sa stratégie et va finalement le perdre jusqu’à devoir faire face à la réalité telle qu’elle est. Il est crédible aussi dans son humour : on en parle peu, mais les enfants précoces sont souvent dotés d’un humour ravageur. Dernier point de similitude avec le modèle : Nils est individualiste. Cette caractéristique est très présente chez l’enfant et tend à s’estomper chez l’adulte surdoué, qui par expérience, apprendra à s’ouvrir aux autres. C’est justement l’expérience que va vivre Nils au cours du roman.

Les autres : de la caricature corrosive à une forme de tendresse

Un départ tumultueux

Parmi les autres, il y a d’abord sa famille qui compte sa grande sœur Héloïse (adolescente et comédienne de talent lorsqu’il faut avoir l’air malade et incapable d’aller en cours) et ses parents, dont une mère ingénieure et un père bibliothécaire.

Les parents

La principale critique est celle faite aux parents : ils sollicitent beaucoup trop Nils qui n’a pas le droit au moindre divertissement. Or, comme le disait si bien Albert Einstein dans Comment je vois le monde :

L’enseignement devrait être ainsi : celui qui le reçoit le recueille comme un don inestimable, jamais comme une contrainte pénible.

Ayant conscience des capacités de leur enfant, ils cherchent à tirer de lui le meilleur : ce n’est pas en soi une mauvaise chose, mais leurs méthodes laissent à désirer. Il ne peut pas vraiment profiter de son enfance, comme des libertés que celle-ci suppose : loin des responsabilités du monde adulte, l’enfant devrait pouvoir s’abandonner au jeu et au plaisir de s’amuser sans prétexte pédagogique.

Il en est parfaitement conscient, puisque lui, contrairement à sa mère, a lu en intégralité les livres de psychologie de l’enfant dans leur bibliothèque familiale. La réussite scolaire de Nils semble d’une telle importance pour les parents qu’elle les aveugle sur les véritables besoins de celui-ci. Ils nous donnent l’impression que la réussite scolaire est la seule véritable manière pour leur fils de s’accomplir en tant que personne intelligente, ce qui semble tout aussi effrayant que de dire que la réussite sociale est la seule façon de s’accomplir en tant qu’humain.

Les élèves

Les autres élèves de sa classe sont tournés en ridicule dès la première rencontre : caricatures de l’enfant qui excelle, ils ne sont ni attachants ni intéressants pour le lecteur au début. À travers Nils, on ne voit qu’un groupe d’enfants plus jeunes que l’habitude d’une classe de 6e (saut de classe oblige), maniaques et “trop coiffés”, prêts à en découdre avec n’importe quel problème de mathématiques. Ils sont une masse indistincte de laquelle on va tout de même tirer trois personnages importants.

L’antagoniste, Ange, est prêt à tout pour garder son statut de premier parmi les premiers. La fille qui fait tourner la tête de Nils, Mona, dont le handicap n’affecte pas son charme de personne très intelligente. Et Baptiste : un mystère plane autour de son affectation dans la classe élitiste, puisqu’il semble peu adapté au système scolaire. Il apparaît comme un sidekick1 humoristique et aussi comme référence pour Nils, qui prend exemple sur lui pour devenir nul. Le terme de nul n’est pas vraiment insultant quand il l’utilise : il s’agit plus d’un qualificatif comme un autre, sans réelle connotation. Il sert juste à désigner l’ensemble de comportements qui peuvent amener les autres à qualifier un enfant de “nul”.

Pour un développement plus doux

Le rapport aux autres de Nils va venir se teindre de tendresse au fil de l’histoire. C’est ainsi que secaractérise l’évolution du personnage : il n’y a pas de manichéisme. Les antagonistes deviennent touchants, et ce uniquement via la description de Nils, puisqu’il est le narrateur. Il grandit : le monde est plus complexe, plus riche que ce qu’il était à travers son prisme d’enfant. Il change de paradigme et passe de l’enfance à l’adolescence. Car tout surdoué qu’il est, il n’en est pas moins dans cette transition complexe.

Parmi les points forts du livre, on notera la représentation positive du handicap. En effet, Mona, avec sa claudication, est clairement la fille qui fait rêver Nils. Elle est tout de suite décrite comme très attirante à ses yeux. Et, si ça peut sembler évident, normal, il faut se rappeler que ce n’est pas présent dans beaucoup de livres.

Autre détail positif non négligeable : les professions et rôles des parents. Dans une (trop) grande majorité de l’édition pour la jeunesse, les rôles des parents se font selon un schéma classique et plus stéréotypé que réaliste ; le père autoritaire et la mère conciliante. Or, ici, le père est bibliothécaire et la mère ingénieure, il est en retrait et elle est autoritaire.

Pour quel public ?

Il est légitime de questionner le public de ce livre. En prenant en compte le vocabulaire, les considérations et les problèmes qu’il rencontre en tant que surdoué, on pourrait envisager qu’il est peu simple pour un enfant qui ne serait pas “intellectuellement précoce” de s’identifier au personnage. Cependant, si l’on tient compte du scénario complet, la question ne se pose plus. En effet, l’histoire de Nils, aussi originale soit-elle, est une métaphore de cette transition entre deux âges, de la conquête de liberté vis à vis d’une autorité parentale ou enseignante, et des sentiments amoureux. On peut supposer cependant qu’il rebutera des adolescents un peu plus âgés, simplement parce que le personnage principal est plus jeune. Passé ce cap, il peut être une très bonne lecture.

Je l’ai personnellement découvert à 21 ans : ce fut un coup de cœur immédiat. L’humour implacable, les caricatures du monde adulte qui sont d’autant plus pertinentes qu’on le fréquente, les situations comiques et pénibles qui nous tiennent en haleine… Je le recommande définitivement.

Bibliographie


 

1 sidekick : terme issu de la critique cinématographique pour désigner le personnage secondaire qui sera toujours aux côté du héros, lui donnant la réplique et nécessairement fidèle

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