Le héros enquêteur dans le roman policier pour les 9-12 ans

Le roman policier ne serait pas ce qu’il est sans la présence de détectives ou d’enquêteurs et celle de criminels pour leur faire tourner la tête. Dans les romans pour la jeunesse, les rôles de détectives et d’enquêteurs sont le plus souvent confiés à des personnages enfants. De ce fait, les jeunes héros se trouvent mêlés à une enquête policière dont ils sont parfois les seuls à pouvoir résoudre le mystère. Ainsi, nous nous demanderons quelle peut être la représentation du héros enquêteur dans des romans policiers pour les 9-12 ans. À travers quatre romans, nous verrons l’image qui est donnée des enfants enquêteurs, pour ensuite étudier la confrontation entre les enfants et les adultes, et enfin, analyser et comprendre l’apport de ce type de roman pour les plus jeunes.

Présentation du corpus

Les romans ont été choisis afin de former un corpus composé de romans français et étrangers permettant de mettre en évidence la production liée aux romans policiers pour la jeunesse, et plus particulièrement celle destinée aux 9-12 ans.

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© Syros, 2009.

Alice au Maroc est un roman de Caryl Ferey, destiné aux lecteurs à partir de 10 ans.

Alice, accompagnée de son amie Atika et de son père, part rejoindre sa mère, alors retenue au Maroc, après la mort d’un ami géologue. Ils découvrent que la mort du géologue est liée à un problème écologique : l’eau de la Vallée est polluée et elle se raréfie. S’engage alors une aventure pour retrouver le coupable.

 

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© Hurtubise, 2012.

L’énigme du canal est un roman de Laurent Chaubin, destiné aux lecteurs à partir de 10 ans.

Une bande d’adolescents découvre une main humaine dans un terrain vague interdit près d’un canal. Les enfants se sauvent et décident de ne rien dévoiler de leur macabre découverte. Traqués par des appels anonymes, ils se retrouvent au cœur d’une histoire de vengeance.

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© Nathan, 2011.

Les enquêtes d’Enola Holmes : le mystère des pavots blancs est un roman écrit par Nancy Springer, traduit de l’anglais par Rose-Marie Vassallo-Villaneau. Il est destiné aux lecteurs à partir de 12 ans.

Enola Holmes, la jeune sœur du célèbre détective Sherlock Holmes, apprend la nouvelle de la disparition du docteur Watson, ami fidèle de son frère aîné. Elle doit résoudre cette affaire, sans se faire démasquer par le célèbre détective, qui mène lui aussi sa propre enquête.

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© Casterman, 2012.

Wilma Tenderfoot : l’énigme des cœurs gelés est un roman d’Emma Kennedy, traduit de l’anglais par Corinne Daniellot. Il est destiné aux jeunes lecteurs à partir de 9 ans.

Orpheline, Wilma Tenderfoot aspire à une chose : devenir l’apprentie du détective Lebon. La fillette, un brin maladroite, intervient dans une enquête autour de la disparition d’un diamant et de la découverte de cadavres au cœur gelé. L’occasion pour elle de faire ses preuve auprès du détective.

I. Des enfants qui deviennent de véritables enquêteurs

En général, en littérature jeunesse, les auteurs privilégient des enfants pour incarner les personnages des enquêteurs. Dans les romans choisis, les héros et héroïnes sont âgés d’une dizaine d’années et favorisent ainsi l’identification du lecteur à des héros capables de ruse et de courage dans la résolution de leur enquête. Ainsi, quelles sont les particularités des héros enquêteurs qui composent notre corpus ?

1. Typologie des héros enquêteurs : qui sont-ils ?

a. Une bande d’adolescents qui s’entraident

Laurent Chabin, dans L’énigme du canal, met en scène un trio d’adolescents dans lequel fille et garçons vont évoluer en étroite collaboration. Julien, le héros principal, son jeune frère Thomas et son amie Patricia, forment le groupe d’enfants qui enquêtent sur le mort du canal, après la découverte d’une main humaine. Héros âgé d’une dizaine d’années, Julien se différencie des deux autres enfants par sa prudence et sa méfiance. Il refuse dans un premier temps d’aller près du canal, lieu interdit par ses parents, là même où ils découvriront une main humaine, point de départ de leur enquête. Chacun leur tour, les trois adolescents vont prendre une certaine ampleur. C’est d’abord Patricia, décrite comme futée et mature, qui mène l’enquête. Débrouillarde, elle apparaît en un sens comme le leader du groupe puisqu’elle fait avancer l’enquête en trouvant des indices, et en amenant le groupe sur d’autres pistes grâce à son père, inspecteur de police, qui lui fournit des informations relatives à sa recherche. Thomas, le frère cadet, muet et discret au début du roman, prend peu à peu des initiatives et fait preuve d’ingéniosité pour un jeune enfant. Julien, quant à lui, apparaît davantage comme la tête pensante du groupe. Au fil de l’enquête, il se révèle, émet des hypothèses et s’interroge sur les conséquences de leurs actions. Si l’enquête au début semble être un jeu pour eux, ils se rendent compte au fur et à mesure qu’ils sont peut-être allés trop loin. Leur jeune âge les amène à remettre en question leurs aptitudes à enquêter et à résoudre l’énigme du canal. Ils ont peur de ne pas être pris au sérieux, de ne pas être compris des adultes à cause de leur statut d’enfant. En un mot, les trois adolescents se complètent par leur tempérament et leurs attitudes face à la découverte du cadavre.

b. Des héroïnes aidées par une tierce personne dans leur enquête

Il arrive que les jeunes enfants soient aidés dans leur quête par une tierce personne. Dans deux des romans étudiés, à savoir Alice au Maroc et L’énigme des cœurs gelés, les héroïnes ne sont pas seules, puisqu’elles sont entourées et secondées d’adultes. En ce sens, une figure adulte servira de ressources aux jeunes filles menant leur propre enquête. Ce personnage peut être un parent (comme dans Alice au Maroc) ou un détective professionnel et/ou un inspecteur de police (comme dans L’énigme des cœurs gelés).

Partie rejoindre sa mère au Maroc, Alice accompagne ses parents sur l’enquête permettant de découvrir les causes de la mort de Mustafa, chef de projet et ami de sa mère. Âgée d’une dizaine d’années, Alice est une adolescente fonceuse et intrépide qui n’hésite pas à se mettre en danger. La jeune fille ne craint pas de  poursuivre les ravisseurs, accompagnée de son père, lorsque son amie, Atika, se fait enlever. Toutefois, la figure parentale reste omniprésente dans ce roman. En un sens, Alice ne désobéit pas à l’autorité parentale. La jeune fille se confie sur ses doutes et fait part de ses hypothèses concernant l’enquête à ses parents. En un mot, dans ce roman, parents et enfants vont s’entraider et former une bande sympathique dans laquelle les enfants seront écoutés et entraînés dans l’aventure par les adultes.

Quant à Wilma, elle est une jeune orpheline âgée de 10 ans, passionnée d’énigmes et d’investigations. Depuis son plus jeune âge, elle enquête sur des affaires, souvent futiles (disparition d’une chaussette par exemple), tout en imitant le détective de l’île, Théodore P. Lebon. Déterminée, la jeune fille ne pense qu’à une chose : devenir l’assistante du célèbre détective. En ce sens, elle va tout faire pour prouver au détective Lebon et à l’inspecteur Lecitron qu’elle serait utile pour les aider à résoudre l’enquête du diamant volé et le meurtre de deux personnes. Chaque nouvelle preuve apportée ou personne suspectée dans cette enquête est l’occasion pour Wilma de faire ses preuves dans sa première affaire importante afin d’épater le détective. Rusée mais maladroite, elle fait preuve d’ingéniosité et de réflexion pour rejoindre le détective et l’inspecteur durant leur enquête en se comportant comme un véritable enquêteur : elle recherche des indices, déduit certains faits en assemblant les preuves accumulées, et enfin essaye de se dissimuler en se déguisant. À l’image d’une héroïne d’aventure, elle adopte parfois un comportement dangereux et est prête à braver tous les dangers pour parvenir à ses fins. En plus d’être encadrée dans son enquête par plusieurs adultes, la fillette est accompagnée par un beagle, trouvé dans la rue après son renvoi de l’orphelinat. La fillette est décrite comme n’ayant pas d’ami. L’animal va jouer le rôle de l’ami fidèle et va aider la jeune fille dans son enquête en trouvant des indices grâce à ses capacités. Si la fillette s’intéresse aux énigmes, c’est aussi pour résoudre la sienne. Étant orpheline, la jeune enfant s’interroge sur ses origines. Les enquêtes, auxquelles elle est confrontée, ne sont que des prétextes dans la résolution de sa véritable énigme, celle de sa quête identitaire.

c. Une jeune détective rusée et solitaire

Enola Holmes, enquêtrice indépendante, est le seul personnage de notre corpus à enquêter seule. Il faut dire que pour la jeune fille, être détective est une histoire de famille. Ainsi, Nancy Springer a-t-elle créé un personnage féminin héritière des mêmes capacités à résoudre les énigmes que son célèbre frère, le détective Sherlock Holmes. Cependant, Enola, à la différence de Sherlock, comprend l’univers féminin, et cela grâce à son initiation au langage des fleurs. La jeune fille perçoit le message délivré par les fleurs, ce qui lui donne un avantage sur le célèbre détective. En effet, dans Le mystère des pavots blancs, l’héroïne s’appuie sur ses connaissances des fleurs et des plantes pour démasquer les coupables et retrouver le docteur Watson. De plus, la jeune fille est à l’image des personnages féminins rusés et dynamiques qui refusent le destin prévu pour elles. En effet, Enola Holmes fuit la mise sous tutelle de ses frères qui veulent l’enfermer dans un pensionnat afin de faire d’elle une véritable lady.

2. Comment les héros enquêteurs vont-ils agir ?

Dans les romans policiers étudiés, le jeune héros est confronté à un problème qu’il est le seul à pouvoir résoudre afin de se sauver lui-même et de sauver sa famille (ou ses amis). Pour ce faire, le héros adopte le comportement et les pratiques du détective ou de l’enquêteur afin de résoudre une enquête.

a. Raisonner et agir comme un véritable détective

Les romans étudiés renferment plus ou moins les différentes étapes de la résolution d’une enquête. Les jeunes héros s’assimilent à de véritables détectives professionnels et adoptent certaines de leurs attitudes et de leurs caractéristiques : observations, collecte de preuves et d’indices, interrogation des témoins, filature et surveillance des suspects, etc.

Plus encore, les héros enquêteurs sont confrontés à des énigmes qui peuvent se traduire par des messages codés (comme dans Le mystère des pavots blancs) ou par des rébus (comme L’énigme du canal et dans L’énigme des cœurs gelés). Ils vont devoir les résoudre afin d’avancer dans leur enquête et/ou afin de faire part de leur découverte à des personnages adultes, capables d’intervenir pour la terminer. Dans Le mystère des pavots blancs, l’envoi de messages codés est une manière pour Enola de communiquer avec ses frères avec lesquels elle entretient une relation compliquée. Le message codé permet à la jeune fille de partager ses doutes et ses recherches avec des adultes afin de retrouver sain et sauf le docteur Watson et permettre l’arrestation des coupables. Dans L’énigme du canal, les enfants, quant à eux, sont confrontés à un rébus, écrit dans un carnet qu’ils ont récupéré sur le lieu du crime. La résolution du rébus leur permettra de trouver l’identité d’un homme, qui se révélera être le coupable de l’affaire. Il en est de même dans Le mystère des cœurs gelés où l’héroïne doit elle aussi résoudre un rébus. Cependant, elle ne parvient pas à le résoudre seule et est aidée dans son entreprise par un détective professionnel qui la guide et l’aide à trouver les réponses.

b. L’art du déguisement

Certains enfants font preuve d’ingéniosité en utilisant un déguisement afin de ne pas être repéré des autres personnages, et lui permettant ainsi d’intervenir dans l’enquête. Le déguisement passe souvent par un changement d’apparence et entraîne une transformation identitaire. Cet artifice est utilisé par deux héroïnes, à savoir Enola Holmes et Wilma Tenderfoot.

Dans Le mystère des pavots blancs, le déguisement est un moyen pour l’héroïne de fuir l’autorité de ses frères et d’échapper ainsi à leur vigilance. Elle utilise postiches et perruques et change même de nom, utilisant ainsi le pseudonyme « Viola Everseau ». Elle choisit de devenir une femme élégante et apprêtée afin de ne pas éveiller les soupçons de ses frères. En effet, ces derniers, choqués par le manque de féminité de leur jeune sœur, ne s’attendent pas à découvrir Enola dans le rôle d’une lady. Ce déguisement apparaît, en un sens, comme un leurre pour duper les hommes. La jeune fille joue de sa nouvelle condition de femme et parvient à ses fins grâce à la séduction. Ainsi, ce changement d’apparence est un moyen pour la jeune fille de ne pas se faire démasquer tout en enquêtant sur la disparition du docteur Watson. Si le déguisement est un art plutôt maîtrisé par Enola Holmes, il n’en est pas de même pour Wilma Tenderfoot. En effet, la fillette se déguise et se fait passer pour un plombier afin d’être présente aux côtés du détective Lebon durant son enquête. Cependant, le déguisement de la fillette est moins bien pensé et réfléchi que celui d’Enola. Le titre du chapitre renvoie d’ailleurs à cette idée : « Un déguisement peut se révéler une ruse parfaite (mais pas toujours) »1. Il est fait de bric et de broc : « (…) un tout petit homme arborant une barbe si énorme qu’elle lui recouvrait les trois quarts du visage. Il portait un grand chapeau mou, des lunettes noires et une combinaison en patchwork au moins dix fois trop grande pour lui »2. Maladroite, la fillette est rapidement démasquée par les autres personnages. Ainsi, dans ce cas précis, la ruse n’est pas maîtrisée et le déguisement devient un subterfuge mal utilisé.

II. L’image de l’adulte : la confrontation enfant/adulte

Dans les romans étudiés, le personnage de l’adulte intervient plus ou moins dans l’action. Les auteurs ont fait le choix, dans leur roman respectif, de développer les relations parents/enfants, d’assimiler l’image du coupable à celle de l’adulte et enfin de développer l’image et le rôle de la police.

1. La question de la parentalité: absence ou omniprésence ?

La relation parents/enfants se retrouve dans les récits étudiés, même si elle reste plus ou moins évoquée. L’enfant peut être confronté à l’absence parentale, ou au contraire à l’omniprésence des parents. Il peut parfois même être sous la protection d’un adulte qui va se substituer aux parents.

Dans L’énigme du canal, le lecteur est à plusieurs reprises averti de l’absence des parents, au motif que ces derniers travaillent. De même, les parents sont mis à l’écart de l’enquête par les enfants, qui essayent de trouver une alternative plutôt que de leur faire part de leur crainte. Ils n’osent pas dire la vérité à leurs parents par crainte de se faire gronder puisqu’ils leur ont désobéi. Dans Les Enquêtes d’Enola Holmes, la question est tout autre. Il est à plusieurs reprises question de l’absence maternelle. En effet, dans le premier tome (La Double Disparition), le lecteur apprend que la mère d’Enola s’est enfuie, laissant seule la jeune fille. D’ailleurs, le prénom Enola peut se lire à l’envers et donne alors « Alone », traduit par « seule » en anglais. Le comportement de la mère était intentionnel, puisque celle-ci voulait que sa fille s’habitue à vivre de manière indépendante. Dans Le mystère des pavots blancs, la jeune fille montre une certaine rancune envers sa mère. À plusieurs reprises, l’héroïne se confie sur son mal-être suite à l’absence de la figure maternelle. Toutefois, même si la mère n’est pas physiquement présente, elle parvient à communiquer secrètement avec sa fille via des messages codés publiés dans un journal. Ce langage codé instaure une véritable complicité entre la mère et la fille, et montre que la mère veille sur sa fille, qu’elle tente de la protéger et de la prévenir de tout danger (l’un des messages envoyés la met en garde contre un danger).

Si certains enfants vont se retrouver seuls pour mener leur enquête, pour d’autres au contraire, un adulte va se substituer aux parents. Il en est ainsi dans L’énigme des cœurs gelés où le détective Lebon joue le rôle du parent protecteur : il tente de raisonner la fillette, de lui interdire de faire certaines choses qui pourraient la mettre en danger. À la fin du roman, il accepte de la prendre sous son aile en faisant d’elle son apprentie et en lui donnant un foyer. Ainsi la jeune orpheline a trouvé une famille en la personne du détective qui s’assimile au père, de l’inspecteur qui apparaît comme un ami, ainsi qu’avec le chien qui lui apparaît comme l’ami fidèle. Cependant, ce roman pose aussi la question de la recherche de ses origines par un orphelin. À la fin du roman, la fillette apprend qu’un de ses parents est toujours en vie. Les différents mystères qu’elle devra découvrir par la suite l’amèneront sur la piste de ses origines et sur l’histoire de sa naissance.

Enfin, il arrive que la figure parentale soit omniprésente dans le roman policier. Il en est ainsi dans Alice au Maroc dans lequel les parents accompagnent leur jeune enfant dans ses aventures. On retrouve une certaine complicité entre les parents et les enfants : ceux-ci communiquent avec les adultes et leur font part de leurs doutes et de leurs découvertes au sujet de l’enquête. Quant aux parents, ils ont une attitude protectrice envers les deux enfants, même s’ils leur accordent le droit de les accompagner dans leur enquête, qui se révélera plutôt dangereuse.

2. L’image des coupables

Dans la plupart des romans policiers étudiés, les auteurs adoptent le point de vue privilégié du détective, et néglige celui du criminel, mis à part dans L’énigme des cœurs gelés où le criminel joue un rôle récurrent, puisqu’il effectue une enquête en parallèle. Les romans policiers étudiés sont ainsi faits que le lecteur découvre le coupable, en même temps que le héros, au fur et à mesure que l’enquête avance.

Les raisons des crimes dans les romans étudiés sont multiples : découverte d’un diamant dans L’énigme des cœurs gelés ; vengeance après un accident de voiture qui a causé la mort d’une famille dans L’énigme du canal ; vengeance d’une femme après avoir été enfermée dans un hôpital psychiatrique dans Le mystère des pavots blancs ; et meurtre lié à la découverte de problèmes écologiques dans Alice au Maroc.

Le criminel (ou le coupable) est un adulte, homme ou femme, qui peut être aidé d’un ou d’une complice, car ce dernier commet rarement seul les délits qui lui sont reprochés. De même, l’image qui est faite du criminel est plus ou moins un stéréotype, voire une caricature. Ainsi dans L’énigme des cœurs gelés, l’héroïne est confrontée à plusieurs criminels. Barbu d’Anvers est l’archétype du méchant dans les histoires pour enfants. Il revendique son rôle de plus grand méchant de l’île et compte bien le rester. Il est dépourvu de sens moral et n’hésite pas à mentir pour parvenir à ses fins. Si Wilma et le détective Lebon enquêtent pour trouver le coupable de la mort de plusieurs personnes, Barbu d’Anvers pense davantage à récupérer le diamant volé afin de faire fortune. Cependant, il n’est pas le vrai coupable de l’affaire du diamant volé. Le vrai criminel est un autre personnage, plus rusé, puisque ce dernier utilise un subterfuge lui permettant de gagner du temps : il parvient à ne pas éveiller les soupçons en changeant d’identité et en devenant une femme grâce à un déguisement. Dans Le mystère des pavots blancs, l’image du coupable est plus complexe. Il s’agit de deux sœurs, dont l’une, la cadette, a commis le méfait. On retrouve là aussi le thème du déguisement, puisque la cadette utilise des artifices afin de devenir un homme pour piéger le docteur Watson.

De plus, il y a un moment récurrent dans les romans policiers étudiés : les jeunes héros finissent par se mettre en danger en étant confrontés aux criminels. Dans L’énigme du canal, le groupe d’enfants est directement menacé par les meurtriers qui entreprennent des méthodes d’intimidation à travers des confrontations physiques et des appels téléphoniques anonymes. Les coupables, deux adultes de 30 à 35 ans, vont menacer et brutaliser les enfants avec l’intention de faire taire les témoins. Il en est de même dans Alice au Maroc, où le coupable s’attaque aux deux adolescentes (mises en danger avec la volonté de les tuer) dans le but de pousser la mère à arrêter ses investigations. Dans Le mystère des pavots blancs, les sœurs coupables vont s’en prendre à Enola Holmes afin que cette dernière ne révèle pas les conversations compromettantes qu’elle a entendues entre les deux sœurs. Enfin, dans L’énigme des cœurs gelés, la fillette est elle aussi confrontée au méchant de l’île qui tente de l’arrêter. Mais la jeune fille se révèle plus rusée que lui et parvient à le prendre à son propre piège.

Ainsi, à l’image de Wilma, l’ensemble des héros enquêteurs parviennent à déjouer les plans des malfrats. Le coupable finit par être démasqué par les enfants et est ensuite arrêté par la police.

3. Quelle image pour la police ?

Les auteurs des romans étudiés laissent peu de place à la représentation de la police. Elle mène rarement l’enquête à terme. Ce rôle est davantage réservé aux enfants ou aux adolescents.

Les policiers apparaissent souvent comme des personnages secondaires, voire de simples figurants. Ils adoptent un rôle discret et ne représentent pas un obstacle pour les enfants dans le déroulement de leur enquête. Il en est ainsi dans Le mystère des pavots blancs où la police est quasiment absente du récit. Elle n’intervient pas directement dans l’affaire sur la disparition du docteur Watson et refuse même d’ouvrir une enquête. Ce n’est qu’à la fin du récit que la police intervient afin d’arrêter les coupables, après que la jeune fille eut fait parvenir un mot anonyme à l’inspecteur pour l’informer de ses soupçons au sujet des deux sœurs. Le roman Alice au Maroc reprend cette même problématique. À la fin du récit, la police est avertie par les parents d’Alice des malversations du criminel et intervient seulement pour arrêter le coupable.

Il arrive toutefois que le corps policier intervienne dans le récit. Il apporte une expertise et donne des indices de manière involontaire aux enfants pour faire progresser leur enquête. L’auteur de L’énigme du canal choisit de représenter la police à travers le personnage de l’inspecteur, qui n’est autre que le père de Patricia. La jeune fille obtiendra ainsi des informations sur le crime. De plus, le lecteur apprend à la fin du récit que les trois enfants ne sont pas les seuls à avoir résolu l’affaire du mort du canal. Les inspecteurs de police ont eux aussi mené une enquête, parallèle à celle des enfants. En un sens, la résolution de l’enquête est attribuée aux enquêteurs professionnels. L’apparition finale des adultes donne ainsi une certaine crédibilité au récit. De même, dans L’énigme des cœurs gelés, le personnage de l’inspecteur est un personnage récurrent puisqu’il intervient à de nombreuses reprises dans le récit. En effet, ce dernier accompagne le détective Lebon dans ses enquêtes. Moins futé que le détective, l’inspecteur apparaît davantage comme un bon vivant, un brin émotif et un homme maladroit avec les femmes, à l’instar du détective qui est décrit comme un personnage sérieux, calme et appliqué. La police est en un sens tournée en ridicule.

III. L’apport du roman policier aux adolescents de 9-12 ans

Le roman policier pour la jeunesse est généralement perçu comme un roman d’initiation où les personnages-enfants évoluent au fil du récit. Il permet le parcours initiatique du héros et fait écho en quelque sorte à celui du lecteur. En effet, le lecteur s’identifie à ces héros qui apparaissent comme des enfants responsables et autonomes, parvenant à accomplir des exploits.

1. Des auteurs qui font le choix d’impliquer le lecteur dans le récit

La lecture d’un roman policier peut se révéler être ludique. Le mystère contenu dans le roman policier permet au lecteur d’accrocher à l’histoire. Dans certains romans étudiés, le lecteur peut tenter de résoudre lui-même certaines parties du mystère. En ce sens, la lecture devient un jeu.

En effet, dans trois des romans étudiés, le lecteur peut s’amuser à résoudre des énigmes, des messages codés ou des rébus. Dans Le mystère des pavots blancs, l’auteure marque sa volonté d’impliquer le lecteur dans sa lecture du roman. Le lecteur est, dès les premières lignes, dans la confidence au sujet de la disparition du docteur Watson, puisqu’il sait où se trouve ce dernier et comprend qu’il n’est pas en danger. De plus, l’auteure offre la possibilité au lecteur de déchiffrer un message codé, en donnant la méthode à adopter pour y parvenir. Il y a tout un jeu entre l’auteure et le lecteur : elle n’hésite pas à l’avertir pour qu’il ne découvre pas le message trop rapidement. La solution au message codé est donnée quelques pages plus tard. Il en est de même dans L’énigme du canal, dans lequel le lecteur peut prendre une part active à l’action. Il peut en effet participer à l’enquête en essayant de trouver des indices permettant de résoudre l’énigme grâce à un rébus sous forme de dessins accompagnés de chiffres et de lettres. Le lecteur peut ainsi s’amuser à résoudre le rébus seul ou attendre les indices donnés petit à petit par les héros du roman.

On retrouve aussi dans L’énigme des cœurs gelés l’idée d’une lecture ludique. Il y a des illustrations qui permettent au lecteur d’identifier chacun des personnages. Le lecteur peut aussi s’essayer à la résolution d’un rébus, même si dans ce roman, les réponses sont directement données par un personnage qui laisse donc peu de temps au lecteur de réfléchir. Dans son roman, l’auteur joue davantage avec le lecteur afin que ce dernier se sente impliqué dans l’enquête. On trouve beaucoup d’adresses au lecteur pour le prendre à témoin (emploi du tutoiement qui marque la proximité du narrateur avec le lecteur), des adresses parfois humoristiques qui permettent de dédramatiser une situation compliquée. De même que des phrases situées à chaque fin de chapitre amènent du suspense et donne envie au lecteur de lire la suite. Plus encore que de simples adresses, l’auteure s’attache à expliquer tout un ensemble de termes policiers et médico-légaux afin de faciliter la lecture des plus jeunes. En effet, les différentes étapes d’une enquête sont clairement énoncées et parfois même expliquées, par l’entremise de la fillette qui s’interroge sur la signification de tel ou tel terme. Cela peut faire écho à la propre expérience du lecteur vis-à-vis du genre policier et lui apporte, en un sens, des réponses à ses questionnements.

2. Des sujets en filigrane de l’enquête policière qui font réfléchir le lecteur

Bien que l’enquête policière soit le fil rouge du roman policier, certains auteurs s’attachent à faire réfléchir le lecteur en dénonçant un fait de société (comme dans Alice au Maroc) ou en faisant le portrait d’une société (comme dans Le mystère des pavots blancs, ainsi que dans L’énigme des cœurs gelés).

Nancy Springer, dans Le mystère des pavots blancs, révèle les traditions britanniques ainsi que les mœurs de l’époque. Elle aborde ainsi la question des inégalités qui peuvent exister entre les sexes, sur la question du traitement de problèmes mentaux, et s’interroge notamment sur la place des femmes dans la société britannique au XIXe siècle. De même, les différentes descriptions du Londres en 1889 tendent à donner une vision de la vie quotidienne de l’époque et confèrent du réalisme au récit. Dans L’énigme des cœurs gelés, le jeune lecteur est confronté à la question des inégalités sociales. Il y a, en effet, toute une réflexion sur la hiérarchie sociale, puisque les habitants de l’île de Cooper se partagent entre le Haut de l’île, réservé aux plus riches, et le Bas de l’île, consacré aux plus pauvres. Les deux parties de l’île sont séparées par une frontière, où des personnages délivrent des droits de passage, régis par des règles absurdes, notamment celle qui consiste à attendre un certain nombre de minutes avant de pouvoir passer la frontière.

À travers l’exemple d’Alice au Maroc, le roman policier peut devenir un prétexte pour faire réfléchir le jeune lecteur sur des sujets d’actualité. Caryl Ferey, dans son roman, traite du thème policier sur fond de problèmes écologiques. En filigrane de l’enquête menée par la famille d’Alice, le roman dénonce les catastrophes écologiques causées par des industriels sans scrupule. En effet, l’histoire raconte les agissements d’un industriel et l’alliance de celui-ci avec une multinationale dans le but de cultiver des OGM sur une terre fertile, qui est déjà cultivée par des paysans. Par l’intermédiaire d’une aventure, le roman Alice au Maroc devient une leçon d’écologie qui permet au jeune lecteur de réfléchir sur un sujet qui préoccupe la société.

Conclusion

Ainsi, ces récits se rattachent au genre du policier par la représentation d’un jeune héros enquêteur, âgé d’une dizaine d’années, jouant au détective. Ils vantent la curiosité, la débrouillardise et la ruse dont font preuve les personnages afin de résoudre l’enquête. Les enfants parviennent à résoudre les énigmes et mystères qui se mettront sur leur chemin sans subir de réels mauvais traitements de la part des criminels. De plus, les romans étudiés évoquent la confrontation entre enfants et adultes à travers plusieurs représentations : celle du parent protecteur, celle du criminel, et enfin celle du corps policier. Enfin, le roman policier pour la jeunesse n’est pas toujours qu’une histoire sur la résolution d’une enquête par un jeune héros. La lecture d’un roman policier peut devenir un jeu dans le sens où les auteurs jouent avec le lecteur à travers des rébus ou énigmes dissimulés dans le récit. Les lecteurs sont ainsi invités à les résoudre et sont directement impliqués dans le récit. De même, il arrive que les auteurs avancent des problématiques en lien avec la société, comme la question de l’inégalité entre les sexes, des inégalités sociales, des problèmes environnementaux, etc.

Bibliographie

1 – Les ouvrages aidant à la réflexion

BALLANGER, Françoise (dir.). Enquête sur le roman policier pour la jeunesse. Paris : Paris-Bibliothèques : la Joie par les livres, 2003. 160 p. : ill. en noir et en coul., couv. ill. ; 23 cm. ISBN 2-84331-117-9 (br.)

PERRIN, Raymond. Histoire du polar jeunesse : romans et bandes dessinées. Paris : L’Harmatan, 2011. 1 vol. (252 p.) : couv. ill. en coul. ; 24 cm. ISBN 978-2-296-54156-6 (br.)

2 – Les romans étudiés

CHABIN, Laurent. L’énigme du canal. Montréal : Hurtubise HMH, 2012. 1 vol. (132 p.) : couv. ill. en coul. ; 20 x 11 cm. – (Atout ; 135). ISBN 978-2-89647-913-9 (br.)

FEREY, Caryl. Alice au Maroc. Paris : Syros jeunesse, 2009. 1 vol. (129 p.) : couv. ill. en coul. ; 19 cm. (Souris noire). ISBN 978-2-7485-0787-4 (br.)

KENNEDY, Emma, PENA Nancy (ill.), DANIELLOT Corinne (trad.). L’énigme des cœurs gelés. Paris : Éd. France loisirs, 2012. 1 vol. (306 p.) : ill., couv. ill. en coul. ; 21 cm. – (Wilma Tenderfoot ; 1). ISBN 978-2-203-04841-6 (br.)

SPRINGER, Nancy, VASSALLO, Rose-Marie (trad.). Le mystère des pavots blancs. Paris : Nathan, 2011. 1 vol. (216 p.) : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Les enquêtes d’Enola Holmes ; 3). ISBN 978-2-09-253074-0 (br.)


 

1 Voir p.131, Le mystère des pavots blancs.

2 Voir p.136, L’énigme des cœurs gelés.

 

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