Héphaïstos ou le jeu du reflet

Héphaïstos est un enfant timide, rejeté puis moqué par sa mère Héra à cause de son reflet très laid. L’aide inattendue de sa sœur Athéna, d’un vendeur lunatique passionné par son image et d’une femme étrange va lui faire comprendre qu’il peut s’affirmer et que le moqueur peut très vite devenir le moqué…

 (à partir de 8 ans)


Le vilain petit enfant

Un jour naquit un bébé dont le reflet était si laid que tout le quartier en parla pendant des jours.

C’était un petit garçon. Sa mère, Héra, prit peur et le lâcha par terre de surprise, tandis que la sage-femme se détournait, secouée d’un fou-rire nerveux.

Il a un œil qui louche, c’est étrange, commenta le médecin.

Il a les oreilles décollées, renchérit l’infirmière.

Et regardez-moi ces poils qui lui sortent du nez ! , cria la voisine, dont le propre reflet n’était pourtant pas le plus agréable et terrifiait les enfants du quartier.

Comme la mère ne pouvait supporter la vue de son fils, elle l’ abandonna à sa sœur Thétis, qui vivait dans un cottage à Lemnos  avec son amie Eurynomé. Héphaïstos grandit, mais à cause de sa chute, il boitait et ne pouvait jouer au football avec les autres écoliers. Puisque ses pieds étaient tordus, il marchait comme un canard et bientôt il fut même affublé du surnom « le vilain petit canard ». Afin d’éviter les critiques, il  baissait constamment le regard et mettait de vieux vêtements trop grands pour cacher son corps difforme… en vain.

Il passait des journées enfermées dans sa chambre, à  donner vie à toutes sortes d’inventions farfelues telles que des robots qu’il considérait comme ses seuls amis. Mais le régime ne profitait pas à l’enfant, qui devenait pâle et se tenait toujours courbé. Le petit garçon parlait d’une voix fluette et ridicule, tout en bégayant terriblement malgré tous ses efforts. Depuis qu’il pouvait s’exprimer, il n’ouvrait la bouche que pour demander des nouvelles de sa mère, Héra, qui était toujours trop occupée pour le voir. Pour qu’il puisse bien dormir, la nuit, il fallait qu’on lui raconte les aventures de cette mère héroïque qui, bientôt (c’était promis), viendrait le chercher et le serrer dans ses bras pour compenser toutes ces années d’absence.

Le jour des retrouvailles

Quand il eut huit ans, ses tantes décidèrent qu’il était temps qu’il rencontre ses parents. Avant toute chose, elles l’habillèrent d’un beau costume, puis Eurynomé  peigna ses cheveux frisés et secs pendant que Thétis lui mettait aux pieds des chaussures « magiques » qui l’empêcheraient de boiter.

Que tu es beau !

s’exclama Eurynomé en lui chatouillant le bout du nez, ce qui fit sourire Héphaïstos qui en oublia presque son apparence désastreuse.

Lorsqu’ils arrivèrent dans la maison familiale après un trajet partagé entre angoisse et excitation, tout le monde était déjà là. D’abord, près de l’entrée, il y avait ses demi-frères Apollon et Hermès, qui s’amusaient à jouer de la guitare. Un peu plus loin, Dionysos, lui, dormait à moitié parce qu’il avait trop fait la fête. Enfin, au bout de la table, Athéna et Artémis parlaient des garçons qu’elles avaient rejetés. Tous le saluèrent avec enthousiasme mais ils évitaient de poser le regard sur lui, un sourire pointant sur leur visage. Héphaïstos rougit. Finalement, c’est son père qui brisa le silence :

Viens donc t’asseoir à côté de moi !

tonna Zeus, un grand homme à la voix impressionnante, le ton chaleureux, avant de fusiller du regard l’oncle Poséidon, qui riait doucement avec Hadès.

Une mère amère 

Alors qu’Héphaïstos s’avançait, une femme maigre s’interposa. Elle le toisa, les joues creuses accentuées par le pincement de ses lèvres fines, ses bras fins comme des brindilles croisés contre sa poitrine maigre. À cause de sa robe rose pâle, elle avait l’air d’un fantôme dont le chignon serré ne laissait dépasser aucun cheveu. Avant qu’ Héphaïstos n’ait pu lui tendre les bras, elle posa une main glaciale sur son épaule.

Cet enfant est trop nourri,  finit-elle par dire.

– Il mange à sa faim, Héra, rétorqua Thétis.

– Il est trop petit pour son âge. Regardez donc son frère Arès, comme il est beau et vigoureux, tel le plus fort des taureaux!

Pendant ces remontrances interminables, Héphaïstos se tourna et aperçut son frère. Aussitôt, il  jalousa sa beauté et son visage semblable à celui de leur père, fin comme la plus précieuse des gemmes mais aussi fort et puissant comme le marbre. Arès était grand, ses cheveux blonds soyeux tombant en boucles sur sa mâchoire carrée telle celle des plus beaux acteurs d’Hollywood. Même si Héphaïstos l’avait déjà vu jouer au foot à l’école, il était frappé par cette splendeur et avait l’impression de découvrir son frère pour la première fois.

Cela suffit, Héra, dit Zeus, tout en évitant son regard.

– Je lui ai déjà préparé une chaise, là-bas. C’est celle avec tous les coussins. Il y a aussi un bavoir, vu qu’avec sa mâchoire il ne peut pas manger proprement.

– Mais maman…Je..Je p-peux manger tout seul.

La ruse d’Athéna

Héphaïstos comprit avec horreur que son bégaiement revenait, ce qui lui donna envie de pleurer. Afin de cacher son visage, qui tenait sans doute plus de la tomate mûre que de la statue grecque, il se tourna un peu. Il ne parvint cependant pas à arrêter le tremblement de ses lèvres avant que sa mère ne l’attrape par le poignet et ne le force, avec un soupir dramatique, à se tourner vers les convives silencieux. Avant qu’elle n’ait pu repartir dans un monologue, le petit garçon  hocha la tête et trottina vers sa place, gêné par le couinement de ses chaussures dans le silence embarrassé. Il était à côté d’Athéna, qui le regarda dans les yeux tout en lui adressant un sourire.

Je suis contente d’enfin pouvoir te rencontrer petit frère, bien que les circonstances ne soient pas idéales.

– Tu  es bien la seule, car ma mère ne m’aime pas.

– Elle n’aime personne. Tu savais qu’elle avait appelé toutes les maternités de la région pour que personne ne veuille accueillir la mère d’Apollon et d’Artémis ? Quant à la mère de Dionysos, personne n’a de nouvelles depuis que ta mère a appris son existence…

Il s’esclaffa à cette anecdote mais haussa les épaules. Après l’avoir observé quelques instants, sa sœur se pencha alors vers lui, les yeux pétillant de malice.

Puisque tu es habile de tes mains, que dirais-tu  de préparer une petite surprise à Héra pour le prochain déjeuner ?

Elle se rapprocha de lui et il ouvrit de grands yeux quand elle lui chuchota un plan à l’oreille.

L’étrange magasin

 Le lendemain, au retour de l’école, Héphaïstos changea de trajet. Au lieu de tourner à gauche après sa pâtisserie préférée, il décida d’emprunter une grande montée boisée vers la forêt où son ami Actéon avait disparu quelques temps auparavant. Prenant  son courage à deux mains, il accéléra, essayant de ne pas penser aux rumeurs qui prétendaient qu’une ourse avait fait sa tanière non loin de la route. Il arriva devant un grand lac et d’abord, il ne vit rien. Ce n’est qu’après une longue observation qu’il distingua un  magasin à la devanture de bois, qui se serait  totalement confondue avec les grands chênes alentour sans les lettres de verre coloré accrochées à la porte.

« Le Palais de l’image », lut-il tandis qu’il s’approchait de l’entrée.

Le regard de Narcisse

Il entra, et fut aussitôt surpris par l’immense quantité de miroirs accrochés aux murs. Son propre visage le regardait, ébahi : d’abord, il était tout étiré, puis, un peu plus loin, il était boursouflé et enfin, en face de l’entrée, son reflet lui souriait d’un air complice.

Le petit garçon secoua la tête et avança vers un vendeur aux  longs cheveux noirs dont les yeux gris métallique fixaient sans ciller quelque chose de lointain. Avant qu’Héphaïstos n’ait pu prendre la parole, le vendeur, qui présentait un badge au nom de « Narcisse », prit la parole :

Ne le trouves-tu pas extrêmement beau, malgré ce dédain qui le pousse à m’ignorer ?

Héphaïstos regarda autour de lui, certain qu’ils n’étaient que deux dans la boutique. Il commença à se demander si ce n’était pas une mauvaise  blague d’Athéna. Cependant, intrigué, il déglutit et prit la parole d’une voix hésitante :

Mais de qui parlez-vous ?

– Enfin, qui mérite plus mon attention que cet être dont le regard de flammes embrase  mon cœur ?

Héphaïstos suivit le regard du jeune homme qui contemplait son reflet dont les contours, étrangement, semblaient presque plus beaux et plus réels que l’original, puis s’interposa entre le reflet et Narcisse avant de fermement déplier le papier devant les yeux hagards du vendeur.

Je pense que j’ai ce qu’il vous faut, murmura Narcisse avant de se replonger dans le miroir comme un voyageur assoiffé.

-Ce qu’il vous faut.

Un mystère nommé Écho

Héphaïstos sursauta, car il n’avait pas remarqué la femme qui se tenait derrière le comptoir. En même temps, elle avait la peau très pâle et les cheveux presque gris, translucides, presque aussi invisibles que le nom « Écho » à demi effacé sur son badge.

Je n’avais pas vu votre collègue, avoua t-il, un peu embarrassé.

-Qui ça ? demanda le vendeur d’un air absent, le visage plongé dans le reflet auquel il adressa un baiser.

-Qui ça ?

répéta ensuite la jeune femme, avant de faire un signe de la main à Héphaïstos afin de l’inviter à la suivre dans les recoins sombres et mystérieux du magasin.

Le cadeau d’Héphaïstos

 Ce dimanche, Héphaïstos arriva les bras chargés d’un immense miroir qu’il avait  décoré  et recouvert d’un rideau. Le farceur se tourna d’abord vers Athéna à qui il adressa un sourire complice, puis il installa son œuvre derrière le siège de sa mère. Il jubila lorsqu’il la vit s’approcher, fascinée.

Ouvre le rideau, suggéra Athéna, tandis qu’Héra hésitait. Moi aussi, j’ai envie de me voir.

Artémis leva les yeux au ciel, mais regarda aussi Héra avec impatience, avant de sursauter au cri d’outrage de la maîtresse de maison qui venait d’ouvrir le rideau.

Le reflet d’Héra

Son reflet était boursouflé, rougi et ses yeux louchaient, rehaussant son front trop  haut et ses oreilles immenses. Du poil sortait de son nez, auquel une vilaine verrue s’était ajoutée. Tous les invités se mirent à rire à gorge déployée.

Avec un grondement de colère, Héra essaya de reculer, mais un filet se resserra autour de son cœur et la suspendit en l’air. Les rires redoublèrent pendant qu’elle se débattait furieusement. Finalement, Héphaïstos se leva et s’approcha nonchalamment de sa mère. Après l’avoir longtemps regardée avec un sourire moqueur, il prit la parole :

Vois-tu ce que je ressens tous les jours, ma mère ? J’ai passé ma vie dans ma propre cage que tu as pris soin de créer. Tu peux y passer un repas et apprendre qu’à l’intérieur, notre reflet est parfois beaucoup plus laid que les gens dont on moque l’apparence.

Zeus, suivi de tous les autres convives, se mit à applaudir Héphaïstos auquel il proposa le meilleur morceau de viande. Athéna lui fit un clin d’œil, qu’il retourna avant de croquer dans un épis de maïs avec appétit. L’enfant savait qu’il allait faire un excellent repas malgré les malédictions, somme toute presque comiques, de sa mère ficelée face au miroir.


Résumé

Enfant rejeté et moqué par sa mère Héra, Héphaïstos apprend grâce à sa sœur Athéna qu’il peut retourner la situation. Il devient maître de l’image pour dénoncer les abus dont il est victime en retournant les moqueries contre celle qui les a toujours proférées.

 Références bibliographiques

HOMÈRE, HARTOG, François. L’Odyssée. Suivi de Des lieux et des hommes. Nvelle éd. Philippe JACCOTTET (trad.). Paris : La découverte, 2004. La découverte poche. Littérature et voyages, 87. ISBN :  2-7071-4370-7.

SCHMIDT, Joël. Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine. Paris : Larousse, 2013. Les grands dictionnaires culturels. ISBN 978-2-03-589496-0.

OVIDE. Les métamorphoses. Danièle ROBERT (trad.), Catherine CHEVOLLEAU (ill.). Arles : Actes Sud, 2001. ISBN : 978-2-7427-3419-1.

Compléments d’information

JUILLIARD, Olivier. Héphaïstos. In : Encyclopaedia Universalis [en ligne]. [Consulté le 20/03/2017] Disponible en ligne : ∞article sur Héphaïstos ∞

 Image à la Une: Piero di Cosimo, Ritrovamento  di Vulcano, Wadsworth Museum (1500-1505). Disponible à l’adresse ∞ tableau de Piero di Cosimo ∞

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