Le choix de Perséphone

La jeune adolescente Perséphone vit en Sicile avec sa mère Déméter. Elle mène une vie heureuse jusqu’à ce qu’elle commence à grandir et à vouloir se rapprocher de ses amies. Pour obtenir un peu plus de liberté, il  lui faut trouver un moyen de couper le cordon avec sa mère. Pour y parvenir, elle doit faire un choix…

À partir de 12 ans.
Perséphone

© Le choix de Perséphone – couverture réalisée par Capucine Benard (tous droits réservés)

Les leçons de ma mère

J’ai dû faire un choix. Choisir, c’est comparer et finir par adopter une solution plutôt qu’une autre. Et s’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que dans la vie, il nous faut parfois -souvent- faire des choix. Le mien fut des plus difficiles…

Je suis née en Sicile. Ma mère me nomma Perséphone. Je ne sais comment la remercier pour ce fardeau. Quand toutes mes camarades s’appelaient Artémis, Athéna, Aphrodite, portant la lettre de l’amour dans leur prénom, le mien était Perséphone… Comme si je ne me faisais déjà pas assez remarquer.

J’ai été élevée par ma seule mère, Déméter, dans la plus grande quiétude, à la campagne. Loin de l’effervescence de la ville,  j’ai attrapé le tempérament calme de cet environnement. J’étais très attachée à mon village natal ; ma mère et moi y avions développé une relation fusionnelle. Durant toutes mes premières années, je n’avais qu’elle et elle n’avait que moi. Je me demandais parfois ce que je pourrais bien faire sans elle. Bien sûr j’avais quelques amies que je côtoyais lorsque ma mère m’y autorisait. Il me fallait toujours avoir son aval quand je lui présentais une nouvelle copine. J’y étais habituée, et au fond, je préférais cela à de mauvaises fréquentations. Maman m’avait bien souvent expliqué que les personnes en qui on peut avoir confiance sont rares ici-bas, et qu’il faut se méfier d’autrui en général. C’est pour cette raison qu’elle m’éleva loin de la cité, pour me protéger des mauvaises intentions.

À l’adolescence, je passais de nombreuses après-midis avec mon groupe restreint d’amies. Je précise que c’était un groupe d’amiEs, car maman n’était pas d’accord pour me laisser voir des garçons. Il n’est pas bon pour moi d’en côtoyer : d’après elle, ce sont des êtres vils et surtout immatures. Avec les filles, nous essayions d’éviter leur contact. Depuis notre petite enfance, notre passe-temps préféré  était d’aller dans les champs et dans la forêt pour cueillir des fleurs, en faire des bouquets ainsi que des couronnes pour coiffer nos cheveux de hippies. Nous postions ensuite les photos de nos créations sur Instagram. Les filles m’enviaient beaucoup car c’était toujours moi qui obtenait le plus de ‘like’.

Un jour que nous nous adonnions à cette activité, Électre proposa de s’aventurer plus loin dans la forêt : «Allez, juste pour rire un peu…

-Mais, Électre, c’est dangereux de s’aventurer plus loin, lui dis-je.

-Perséphone, l’aventure n’a jamais fait de mal à personne, c’est quoi ton problème ? Ta chère petite maman ne serait-elle pas d’accord ?

–  Ok, allons-y alors, répliquai-je nerveusement. »

Je savais qu’il nous était interdit de pénétrer dans cette zone forestière, mais je ne voulais plus passer pour une fille à maman.

Nous arrivâmes dans un endroit sombre de cette forêt que je connaissais d’ordinaire si colorée. En effe, toutes les fleurs avaient dépéri, et malgré la saison printanière, aucun bourgeon ne se dévoilait dans ce triste paysage. L’herbe ne poussait plus sur la terre asséchée, les arbres paraissaient s’éteindre. Leurs branchages couvraient le ciel, si bien qu’il faisait presque nuit noire. Il y régnait une ambiance glaciale ; nous grelottions. Soudain, surgissant de la pénombre, une bande de garçons nous encercla.

« Alors, les filles, on joue à s’aventurer dans les profondeurs de la forêt ? » dit le premier.

Je tournais la tête pour faire face à notre interlocuteur. Il avait le visage sombre, ses cheveux de jais tombaient sur ses yeux d’ébène, dissimulés derrière d’épais cils. Les traits fins et presque angéliques de son visage s’opposaient à son allure ténébreuse.

« Je m’appelle Hadès,  eux ce sont Lukas et Théophane. Vous souhaitez vous joindre à nous ? ». L’esquisse d’un sourire, presque démoniaque, apparut au coin de sa bouche. Électre sauta sur l’occasion : « Oui, justement nous cherchions des compagnons pour tester un nouveau jeu. » Je la foudroyais du regard, n’en avait-t-elle pas déjà assez vu ? Finalement, nous passâmes le reste de l’après-midi avec ces individus étranges. Le soir, je rentrais chez moi plus tard qu’à l’accoutumée. Maman ne manqua pas cette occasion pour me tomber dessus…

« Où étais-tu ? Je me faisais un sang d’encre !

– Du calme, maman, nous étions seulement au bois avec les filles et nous avons rencontré d’autres personnes avec qui nous avons passé l’après-midi. C’était vraiment génial.

-Comment ça d’autres personnes ? Tu as passé l’après-midi avec des garçons, c’est ça ?

-Oui, maman. Et il n’y avait pas de quoi en faire tout un fromage, finalement, ils sont gentils.

– ‘Gentils’ ? Ma fille, sais-tu seulement à quoi pensent les garçons à ton âge ? Tu n’es qu’un bébé et tu ne connais rien au monde qui nous entoure.

– Ça c’est sûr, si tu ne me laisses pas m’y aventurer !

-Écoute-moi, Perséphone, maintenant ça suffit, c’est terminé les sorties entre copines, dorénavant tu resteras à la maison avec moi. Les alentours sont trop dangereux.

-Mais..

-Il n’y a pas de « mais » qui tienne. Ma décision est prise.  »

Furieuse, je montai dans ma chambre et claquai la porte. Heureusement j’avais encore mon portable. Je me connectai immédiatement sur les réseaux sociaux pour raconter cet épisode tumultueux à mes amies. Tiens, une demande d’ajout en ami : c’était Hadès. Maman ne serait pas contente si elle savait… Malgré cela, j’acceptais la demande. Je reçus un message instantané, c’était lui : « Une agréable après-midi en ta charmante compagnie ». Le feu me monta aux joues, je fermai immédiatement l’application et pris un livre au hasard dans ma bibliothèque. Celui que j’avais attrapé s’intitulait  La guerre de Troie. Chouette, rien de tel qu’un peu d’histoire pour se changer les idées. J’appris que « l’enlèvement » d’Hélène par son amant, Pâris, était considére comme la cause de la guerre de Troie. Mais ce n’était pas un enlèvement, Hélène avait choisi de suivre Pâris de son plein gré : pourquoi n’aurait-elle pas le droit de faire ses propres choix elle aussi ? Je m’endormis tout en lisant.

Le lendemain, maman ne leva pas la punition, qui d’ailleurs selon elle était une simple « protection ». Aussi, décidai-je d’appeler Hadès en catimini. Quand je lui annonçai que ma mère m’avait privée de voir mes amies, il me rit au nez. « 

« Finalement, tu n’es encore qu’une gamine ! » me lança-t-il. Je lui jurai que non.

« Alors, prouve-le, renchérit-il.

– Perséphone ? »

Mince, ma mère arrivait. Je raccrochai aussitôt le téléphone, sans prendre le temps de répondre aux provocation de mon interlocuteur. Elle entra dans ma chambre sans frapper à la porte. Cela avait le don de m’agacer depuis quelques temps.

« Et si nous allions faire une promenade, ramasser des fleurs et des fruits sauvages dans le bois voisin ? Je sais que tu adores ça. »

Oui, quand j’étais petite, maman, pensai-je. Je la suivis sans broncher. Durant notre sortie je réfléchissais à une échappatoire : étais-je condamnée à suivre ma pauvre mère toute ma vie ?  Elle m’avait enfermée dans une prison dorée dont je ne pouvais m’échapper. Mon téléphone vibra dans ma poche, je m’éloignai pour décrocher.

 « Éloigne-toi un peu de ta mère, rapproche-toi de la clairière. »

C’était sa voix. Je m’éloignai en douce et suivis ses ordres inconsciemment. Une fois arrivée, je m’émerveillai devant la beauté du paysage : les branchages feuillus des arbres filtraient les rayons du soleil ; ainsi ils paraissaient ne mettre en lumière que les endroits les plus fleuris de la clairière. Les bourgeons des myosotis étaient presque tous éclos, donnant une teinte bleutée à toute cette verdure.

Un choix difficile

Soudain, il apparut. Mon cœur palpitait… mais pour deux raisons… Premièrement, ma mère n’était pas loin. Deuxièmement, c’est l’effet qu’il me faisait chaque fois qu’il apparaissait près de moi. Je restai plantée là, pendant qu’il s’approchait doucement de moi, l’air chafouin. Mon attention était concentrée sur sa démarche gracieuse et enchanteresse. Mais pendant que je le regardais avancer, je pris conscience de l’obscurité qui avait remplacé la gaieté de la clairière. Derrière lui, les fleurs autrefois si belles, étaient maintenant fanées et ternes. Chaque pas qu’il faisait ne faisait que flétrir un peu plus le paysage. Il lut l’inquiétude sur mon visage.

« La première fois que je t’ai vue, tu m’as comme ensorcelé, lança-t-il. Je n’avais jamais rien vu auparavant d’aussi beau que toi…

– J’ai ressenti la même chose, le coupai-je. Pourtant, tu as quelque chose en toi de différent, tu es plus obscur que les autres.

– Je dois t’avouer quelque chose. Es-tu prête à tout entendre ? » Je répondis positivement.

« Tu sais déjà que mon nom est Hadès. Je suis roi et demeure là où personne d’autre ne vit. Je règne sur le monde de l’au-delà, et la solitude me perdra. Je venais sur terre chercher un peu de distraction, d’âmes à capturer, quand je suis tombé sur toi et ta bande d’amies. Au départ, je pensais emmener quelques-unes d’entre vous dans mon royaume. J’avais déjà imaginé divers stratagèmes : vous vous seriez empoisonnées avec des baies mortelles, ramassées lors de votre cueillette. Ou bien vous auriez pu vous noyer dans le lac, non loin d’ici. Puis j’ai aperçu ta chevelure ébène et tes yeux bleu océan. Alors, mes intentions ont changé. Je ne pensais plus qu’à une chose, t’avoir auprès de moi pour toujours. Plutôt que de me divertir sur terre par ma cruauté, pourquoi ne pas régner avec toi sur mon royaume et mettre fin à ma solitude ? Ensemble, nous ferions de merveilleuses choses. »

Je tremblais d’effroi, mais aussi de passion.

« Si ma proposition t’intéresse, rejoins-moi ici lors de ta prochaine sortie avec tes amies. »

Une fois rentrée à la maison, je n’arrêtais pas de penser à lui. Comment arriverais-je à me défaire de ma punition ? Je ne pouvais plus rester enfermée  éternellement, moi aussi je voulais vivre ma vie comme je l’entendais. Je dus supplier ma mère de me laisser sortir avec Électre et Cyané pendant plus de deux semaines. En échange de son accord, je devais redoubler mes efforts pour passer du temps avec elle : l’accompagner au supermarché, là ou elle travaillais comme primeur de fruits et légumes. L’aider dans l’entretien du jardin et du potager. Bref, il faut savoir se sacrifier pour arriver à ses fins.

Le jour où je fus enfin autorisée à sortir, je mis ma plus belle robe : blanche, avec un jupon à volants orné de broderies. Je laissais tomber mes boucles brunes sur mes épaules.

«  À ce soir ! », lançai-je à ma mère. Sachant très bien que je ne reviendrai sûrement pas, je l’embrassai avec ferveur.

Je n’expliquai en aucun cas mes projets à mes deux amies, elles ne comprendraient pas. Nous nous rendîmes près du lac, là où nous avions l’habitude de ramasser les plus jolies fleurs. Je m’éloignais un peu de mes deux compagnes, et me penchais vers le sol pour cueillir une renoncule. Soudain, surgissant de la terre, Hadès apparut. Il chevauchait une Harley Davidson, noire et rutilante, et faisait gronder le moteur. Il s’approchait de moi à la vitesse de l’éclair. Quand il fut à ma hauteur, il m’agrippa par le bras, et me lança sur la selle. Cyané jaillit du lac où elle baignait ses pieds pour tenter de nous rattraper, mais il était trop tard, nous étions déjà loin. J’avais fait mon choix.

Dans le Tartare, les nouvelles circulaient aussi rapidement que sur Terre. Ma mère, désespérée, s’était mise à ma recherche, parcourant le monde entier. Pendant ce temps, le froid s’était abattu sur la terre, en plein mois de mai, causant une famine planétaire. Ma mère était, en fait, la déesse de la Terre et de la moisson. Sans elle, les hommes étaient perdus. Il fallait que nous lui expliquions la situation. De toute manière, je ne pourrais jamais revenir sur terre, j’avais goûté à la nourriture des Enfers, ma place était ici.

Nous organisâmes une rencontre avec elle. Cela nous ému tous, mais nous passâmes un accord : Je passerais le printemps et l’été sur terre, auprès de ma mère, et la saison hivernale avec mon fiancé. Ainsi, j’avais pris les commandes de ma vie.

Le mythe original en 30 secondes chrono

Perséphone est la fille de Déméter, déesse de la moisson. Elle est enlevée par Hadès alors qu’elle cueille des fleurs avec ses amies. Déméter la cherche désespérément partout et, délaissant sa tâche de mère nourricière, crée ainsi une famine sur la Terre. Cette disette ne s’arrête que lorsqu’elle retrouve sa fille. Zeus, pour remédier au problème, décide que Perséphone restera six mois avec sa mère (l’été et le printemps), et le reste de l’année elle règnera sur les Enfers avec son mari Hadès, créant ainsi le cycle des saisons.

Bibliographie

OVIDE. Les métamorphoses (édition pédagogique). Paris : LGF – Le livre de poche, 2016. ISBN 978-2-253-18317-4.

MERLE, Claude. Perséphone, reine des Enfers : les héros et les dieux. Paris : Hachette jeunesse, 2005. Contes, mythes et légendes, 1087. ISBN 2-01-321134-1.

Mythologie grecque : Perséphone (1). Portail des civilisations anciennes [en ligne]. [consulté le 20/06/2016]. Disponible sur le web : http://mythologica.fr/grec/persephone.htm.

Image à la une : groupe de statues romaines représentant les dieux de l’au-delà: Perséphone (en Isis), Cerbère, et Pluton (en Serapis) ; musée archéologique d’Héraklion. Photographie de Jebulon, disponible sur Wikimédia commons : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pluto_Serapis_and_Persephone_Isis_Heraklion_museum.jpg?uselang=fr.

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