Chien Bleu, par Nadja

Chien bleu de Nadja

© L’école des loisirs, 1989

Charlotte a pour ami un chien bleu. Elle aimerait qu’il vive avec elle et ses parents mais ces derniers, se méfiant de ce mystérieux animal, refusent et lui interdisent de le revoir. Lors d’un pique-nuit dans les bois, la petite fille s’éloigne et s’égare, loin de sa famille. Chien Bleu la retrouve et reste avec elle, la protégeant face à l’esprit maléfique qui règne dans les bois.

Nadja, auteure et illustratrice, est née en 1955 en Égypte à Alexandrie et a grandi au Liban, puis à Paris. Durant son enfance, elle s’est instruite à l’aide d’histoires racontées par sa mère. Elle leur consacre aujourd’hui sa carrière, en écrivant et/ou illustrant des contes et autres albums destinés aux enfants.
Chien Bleu est le deuxième album écrit et illustré par Nadja, publié en 1989 par la maison d’édition jeunesse L’École des Loisirs. Cet ouvrage a très vite reçu un vif succès et fut récompensé du Prix Totem du Salon du Livre Jeunesse de Montreuil et du Prix Zéphyr l’année de sa sortie, du Prix Livrimage et Enfantaisie (Genève) l’année suivante.

Le deuxième album écrit par Nadja (le premier étant Pourquoi les éléphants sont gris, 1986) est le précurseur d’une série d’ouvrages où l’image acquiert une importance certaine aux côtés du récit. Vingt-cinq ans après sa sortie, Chien Bleu est encore considéré comme un chef d’œuvre de la littérature jeunesse. L’album obtient la note de 3,86/5 sur Babelio.com [site consulté le 2 septembre 2015]. Il s’adresse aux enfants dès leur plus jeune âge (2 ans) et les accompagne au fil de leurs premières lectures, en abordant leurs premiers rapports avec le monde.

Premiers désirs d’indépendance de l’enfant

L’héroïne de cet album, Charlotte, a tout d’une petite fille comme les autres. C’est la venue de ce mystérieux chien bleu qui va bouleverser son quotidien et réveiller les premières oppositions qu’elle émettra face à ses parents. Le chien est l’un des éléments « perturbateurs » habituels dans la vie des petits. Combien d’enfants ont un jour réclamé la présence de cet animal domestique à leurs parents, essuyant parfois un refus de leur part, comme c’est le cas dans cet album. Face à ce refus, Charlotte fait preuve d’un désir d’indépendance. Celui-ci est représenté de manière picturale lors, par exemple, de la scène dans la salle de bain, lorsque Charlotte est seule avec sa mère qui lui émet l’interdiction de revoir Chien Bleu. Le lieu n’est pas totalement fermé, la porte située à l’extrême gauche de l’image nous laisse deviner que l’héroïne tentera d’échapper à cette interdiction. Les scènes se déroulant à l’intérieur de la maison sont de cette manière ouvertes, laissant apercevoir une issue dans chacune des pièces. La réaction de la petite fille est présente à travers le récit, et en particulier la scène dans le bois, où Charlotte s’éloigne de ses parents au lieu de profiter de cette sortie avec eux.
Toutefois, nous pouvons voir, à travers le lien entre Charlotte et le Chien, une attache familiale que la petite fille va préférer à celle de ses parents, de laquelle elle se détache. En effet, le Chien prend en quelque sorte la place des parents, notamment celle du père qui est peu présent dans l’album, en adoptant une attitude protectrice envers Charlotte. En outre, comme la mère n’est pas représentée dans la plupart des scènes, c’est l’animal qui est aux côtés de Charlotte. Dans cet album, l’enfant se retrouve seule uniquement pendant deux scènes où elle s’égare dans les bois. Ces scènes représentent de ce fait l’un des moments de l’album où le danger se fait le plus ressentir.

Références aux contes

L’album de Nadja comporte un mystère omniprésent, tout d’abord représenté par le Chien. Bien que ce dernier appartienne à la catégorie des animaux domestiques parmi les plus répandus (Nadja s’est inspirée d’un labrador appartenant à son entourage, cette race de chien est la plus reprise quand il s’agit de représenter un chien), le fait qu’il soit bleu n’est pas expliqué et ne semble d’ailleurs pas explicable. C’est cette particularité qui éveille la méfiance des parents de Charlotte qui voudront l’empêcher de le revoir.
Le mystère est également présent lorsque Charlotte se perd dans les bois et se trouve menacée par le mauvais esprit qui y règne. Cet univers quelque peu surnaturel est digne de celui qui émane des contes, notamment ceux des frères Grimm. On y retrouve un danger à la fois omniprésent et invisible qui occupe les bois apparaissant de premier abord comme un lieu sûr mais qui s’avèrent être par la suite particulièrement hostiles. Cette hostilité se fait ressentir de manière picturale lorsque, au fil des scènes qui se déroulent dans cet environnement, les couleurs s’assombrissent et accompagnent un paysage où la nature est de plus en plus sinueuse (les racines et les branches des arbres s’entremêlent).
Le danger est interprété par l’esprit des bois. Cet esprit, d’abord invisible, prend la forme d’une panthère noire lorsqu’il s’apprête à attaquer le Chien et la petite fille. La panthère est un animal souvent présent dans les contes africains : La Femme panthère, Mourou la panthère et la chèvre, L’Antilope et la panthère… Dans ces récits, la panthère apparaît comme un animal rusé dont la force est destructrice. Nous retrouvons ces caractéristiques dans Chien Bleu, où l’esprit de la forêt se transforme en panthère noire alors qu’il s’apprête à chasser la proie qu’il a repérée. Le fait que les deux héros de l’album sont perdus dans les bois avant de se réfugier dans la grotte n’est pas sans rappeler le conte des Grimm, Hansel et Gretel. Ici, la panthère joue le rôle de la sorcière. Toutefois, dans les contes, les sorcières ont souvent le pouvoir de se transformer, comme c’est ici le cas pour l’esprit maléfique.
L’album Chien Bleu bascule d’une intrigue proche de la réalité, à laquelle l’enfant peut s’identifier au fil de ses premières années, à une situation fantastique qui va davantage éveiller l’imagination du jeune lecteur.

Références picturales

Nadja est connue pour ses talents d’écrivain mais aussi d’illustratrice. Chien Bleu s’inscrit parmi les albums qui placent l’illustration comme l’un des éléments, voire l’élément, majeurs du récit. L’illustration s’étend sur une double page et fait office de scène. Le texte est disposé sur l’image de façon à cacher le moins d’éléments possible. Le récit et l’image se complètent.
Dans cet album, Nadja fait référence à plusieurs genres d’illustration. D’abord, nous pouvons noter une référence au peintre Matisse et sa série de tableaux reflétant le jeu du dehors et du dedans. En effet, plusieurs scènes de l’album représentent la jeune fille partagée entre l’intérieur sécurisant du foyer parental et l’extérieur qui l’attire car c’est là que se trouve son ami. Prenons par exemple la scène où elle est dans sa chambre et parle au chien qui passe la tête par la fenêtre. La fenêtre ouverte sur l’extérieur traduit le fait que la petite est à l’abri au domicile de ses parents mais qu’elle est tout de même tentée de s’aventurer à l’extérieur pour rester avec son ami. Ensuite, de manière générale, la particularité du Chien Bleu n’est pas sans rappeler le mouvement expressionniste « Der Blaue Reiter » (« Le Cavalier Bleu ») du début du XXème siècle, avec comme précurseur le peintre Franz Marc, auteur de la série de tableaux représentant des chevaux bleus.

Par ailleurs, des références au peintre américain Edward Hopper sont présentes tout au long de l’album. La scène du pique-nique dans les bois reprend un style pictural proche  : les gouaches aux tons fauves, très réalistes, mais aussi les personnages semblant figés en pleine action. Une atmosphère pesante émane de cette illustration. Tout comme les œuvres de Hopper, les scènes de l’album reflètent une tension permanente : à la fois le désaccord entre Charlotte et ses parents, l’éloignement de cette dernière, et le danger invisible et omniprésent de la forêt. Ces deux éléments sont réunis dans la scène du pique-nique où la petite fille s’est éloignée de ses parents et se trouve à l’extrémité de la page en face de celle où se trouve sa famille, et où les bois, illustrés pour la première fois dans l’album, apparaissent comme paisibles et dangereux à la fois. Le mystère « hopperien » semble avoir investi les peintures de Nadja. Les personnages sont dans l’attente, ils ne prennent pas la parole sur les images (leur bouche est close, leur attitude semble sereine). Un silence émane des scènes comme celui qui transparaît dans les œuvres de Hopper. Le danger arrive, ou est passé. Les peintures reproduisent un moment qui surgit avant, après, ou entre les actions. Dans cette scène, Charlotte est déjà éloignée de ses parents. La scène picturale se situe entre l’action du texte, qui explique que sa mère lui propose de partir cueillir des fruits, et l’action qui suit (représentée sur la page suivante) pendant laquelle Charlotte se perd dans les bois. La petite fille apparaît d’ores et déjà loin de sa famille, et nous pouvons anticiper son égarement et le danger qu’il va amener.

Nous l’avons vu, le deuxième album de Nadja, Chien Bleu, s’inscrit parmi les chefs d’œuvre de la littérature jeunesse car il fait preuve d’une grande richesse. Richesse au niveau du récit qui s’inspire de l’univers des contes, tout en abordant un thème assez contemporain qu’est ce désir d’indépendance de l’enfant. Le jeune lecteur en fait une lecture divertissante où l’imaginaire est présent, mais aussi quelque peu instructive car il comprendra que, finalement, tourner le dos à ses parents n’est pas toujours une bonne solution. Cet album fait enfin preuve de richesse concernant son illustration qui reprend les particularités des plus grands noms (Hopper, Matisse…).

Par cet album, Nadja fait preuve d’un réel talent d’écrivain, mais aussi d’illustratrice qui ne s’est pas contentée de reproduire ce que dit le texte, mais a effectué un vrai travail artistique.

Bibliographie

NADJA. Chien bleu. Paris : l’École des loisirs, 1989. ISBN 2-211-01417-8.

La femme panthère et autres contes du Bénin. Folio junior, 2006. ISBN 978-2-0705-7405-6.

CHELEBOURG, Christian, MARCOIN, Francis. La littérature de jeunesse.  Armand Colin, 2007. ISBN 978-2-2003-4716-1.

NIERES-CHEVREL, Isabelle, PERROT, Jean (sous la dir. de). Dictionnaire du livre jeunesse : la littérature d’enfance et de jeunesse en France. Éditions Du Cercle de la Librairie, 2013. ISBN 978-2-7654-1401-8.

VAN DER LINDEN, Sophie. Je cherche un livre pour un enfant : le guide des livres pour enfants de la naissance à 7 ans. Éditions de Facto, 2011. ISBN 978-2-0706-4157-4.

Sites

L’ÉCOLE DES LOISIRS. Nadja auteure de « Chien Bleu ». In : L’ÉCOLE DES LOISIRS. Toutes les vidéos de l’École des loisirs [en ligne]. L’École des loisirs, 2008. Disponible à l’adresse : http://www.ecoledesloisirs.fr/video.php?AUTEUR=208&rub=AUTEUR&envoi_auteur=afficher

BNF. Chien Bleu, Nadja. In : LA JOIE PAR LES LIVRES. Les albums [en ligne]. Centre national de la littérature pour la jeunesse, 2008. Disponible à l’adresse : http://lajoieparleslivres.bnf.fr/masc/Integration/JOIE/statique/univ/interfaceschoisies/chien_bleu/rub rique_ALBUMS_critique.html

SCÉRÉN. L’illustration jeunesse par Daniel Maja, illustrateur. In : CRDP. Littérature de jeunesse Télémaque [en ligne]. Académie de Créteil/CRDP/Télémaque, 2006. Disponible à l’adresse : http://www.cndp.fr/crdp-creteil/telemaque/document/danielmaja.htm

Pour en savoir plus sur Nadja, consultez la page que lui consacre l’école des loisirs

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