L’album jeunesse : pas que pour les enfants !

   S’il est admis que les albums sont édités pour un public exclusivement composé d’enfants, il existe néanmoins des œuvres pour lesquelles cette assertion n’est pas tout à fait vraie. Quelles sont les frontières de l’album jeunesse ? Dans quelle mesure certaines œuvres sont-elles ambiguës quant à leur public cible ?

   La production littéraire pour la jeunesse comporte plusieurs types de formats, rattachés à certains types de publics. On peut la découper ainsi : les albums pour les touts petits, en carton, en tissus ou imperméables, les albums allant pour les enfants de 4 à 8-9 ans, les petits romans et contes comportant ou non des illustrations pour les premières lectures (7 ans à 11 ans) et les romans un peu plus conséquents pour les 12 ans et plus. Il ne sera pas fait mention de la bande dessinée ici car elle a ses propres codes, et peut donc être traitée à part du reste de la production jeunesse. Ce lien avec ces publics tient souvent plus des considérations dues au format qu’au contenu réel de chaque production. Quand on sait lire un petit roman de 80 pages, on n’a plus l’âge de lire des albums, au texte très court. Le texte est toujours mis en avant, placé plus haut dans la hiérarchie culturelle que l’illustration, malgré la reconnaissance toujours croissante des arts graphiques et de la littérature jeunesse. Même si les institutions s’ouvrent à l’illustration, l’opinion publique garde cette hiérarchisation des médias d’expression, plus ou moins consciemment.

   Or, si beaucoup d’albums sont effectivement destinés à un public de jeunes enfants, il existe des œuvres bien plus ambiguës, plus matures et au public potentiel bien plus étendu qu’on ne le penserait, parfois même à ne pas mettre dans de trop jeunes mains sans accompagnement.

   Nous verrons d’abord des albums ayant un rapport à la violence très étroit : dans quelle mesure peut-on la montrer et préserver un album pour la jeunesse ? Nous verrons ensuite des livres dont le style ou la complexité des illustrations plaira plus facilement à un public adulte.

Cachez cette violence que je ne saurais voir…

   Quand il s’agit de parler de la guerre à un  public jeune, il faut faire un choix : montrer ou non la violence ? Si on ne la montre pas, et que l’on adoucit le message, peut-il encore avoir la portée qu’il mérite ? Et si on la montre, est-ce légal ?

Ce qu’en dit la loi

   La loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur le contenu des publications destinées à la jeunesse stipule que celles-ci ne doivent comporter

aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion représentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés de crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse ou à inspirer ou à entretenir des préjugés ethniques ou sexistes.

La violence, si elle n’est pas glorifiée, a tout à fait une place légale, dans la limite où

“le ministre de l’intérieur est habilité à interdire : de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence”.

Il s’agit alors d’analyser les ouvrages au cas par cas. Cette loi sur les publications pour enfants, dont les origines sont à la source de nombreuses polémiques (à lire ici pour plus de détails), est néanmoins nécessaire.

   Ne pas montrer la violence aux enfants n’est pas qu’une question de morale ou de respect de la loi. En effet, nous vivons dans un monde où elle est chaque jour un peu plus banalisée, où on peut la voir au quotidien sur tous nos écrans et journaux. Il serait alors légitime de se dire que puisqu’elle fait partie de notre monde, pourquoi tout entreprendre pour éloigner les enfants d’elle ? Ne serait-ce pas mieux de les préparer à notre monde et leur montrer la vérité ?

   Le fait est que nous, adultes, sommes depuis longtemps en mesure de faire une différence entre la fiction et la réalité, ce qui nous amène à penser que ça a toujours été le cas. Mais un enfant de 3 ou 4 ans n’as pas intégré cette différence, et est encore dans une phase d’apprentissage constant, principalement par mimétisme. L’exposer trop tôt à la violence, (à la télévision ou dans des livres illustrés) peut ainsi lui faire intégrer celle-ci profondément dans sa conception du monde, et déclencher plus tard des comportements violents. Il est donc fondamental de l’en protéger le plus longtemps possible.

Des livres sur la frontière

Pef_une si jolie poupée

© Gallimard jeunesse, 2014

 Parmi les livres qui ont fait le choix de montrer la violence, on trouve Une si jolie poupée de PEF. Auteur à tendance provocatrice, il est connu pour son Prince de Motordu. Mais si tous ses livres sont dans les bacs des bibliothèques dans les sections jeunesse, Une si jolie poupée est parfois rangé en marge. Dans une première approche, le graphisme est très “classique”, c’est celui des albums pour la jeunesse, avec un dessin très coloré et vif, la 1ère de couverture ne laisse absolument pas présager le contenu. Le texte est l’autobiographie de ladite poupée, avec le ton et la naïveté que l’on peut espérer d’un tel jouet s’il avait la parole : elle voit le monde avec un filtre édulcoré. Si la poupée est toujours représentée avec ces mêmes couleurs gaies, ce qui l’entoure semble cacher autre chose. On réalise vite que le discours qu’elle tient et les illustrations dépeignent deux réalités différentes, tant et si bien que si on lisait les trois quarts du texte sans les images, on pourrait passer  à côté du véritable sujet de l’histoire : la guerre et les horreurs commises en son nom. Au fil de l’histoire, l’illustration devient de plus en plus crue, jusqu’à voir un enfant perdre une main dans une effusion de sang révélant ainsi tout le tragique que l’on n’attend pas dans les albums jeunesse.

   Ce livre, lorsque je l’ai découvert, était mis à part des autres albums jeunesse. Classé sous la cote Album Graphiques de la médiathèque de Valenciennes, dans la section jeunesse, il était avec d’autres albums destinés à des lecteurs plus expérimentés, hors de porté des plus petits. Comme sa couverture prête à confusion sur la légèreté du contenu, il pourrait facilement attirer de très jeunes lecteurs et les choquer s’ils parcouraient les pages seuls.

   Si l’album précédent se fond dans l’esthétique classique des albums pour enfants habituels, avec ses couleurs et ses dessins proches du cartoon, le suivant a fait un choix radicalement opposé.

album 14-18

© Seuil, 2014

   « Il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis. » C’est ainsi que commence 14-18 : Une minute de silence pour nos arrières grand-pères courageux de Thierry Dedieu. S’ensuit un album sans texte, posant une ambiance d’une pesanteur probablement sans précédent.

   Cet album frappe les esprits autant par sa forme que par son sujet. Les illustrations sont faites au fusain et aux pastels dans un style très réaliste. L’air est lourd, la guerre fait rage. Un lièvre fuit au cours des pages. Un homme se bat avec des frères d’armes. Il est touché. On voit ensuite un soldat mort et des reproductions au fusain des célèbres photos des soldats défigurés. Le lecteur trouvera une enveloppe glissée dans la page de garde. Elle contient la lettre de la petite amie inquiète, qui voit les “gueules cassées” revenir du front.

   La lettre, avec ses ratures et son authenticité plus vraie que nature, ne manquera pas d’émouvoir et est la seule partie écrite du livre (avec la citation du début). Les illustrations des gueules cassées sont clairement susceptibles de choquer, quel que soit l’âge du lecteur, et l’œuvre est classée sur des étagères à part des lectures plus aisées, mais néanmoins en jeunesse. Il peut faire l’objet d’activités de sensibilisation sur la guerre avec des publics de 10 ans ou plus, étant d’une efficacité sans pareil pour imposer le respect même chez les élèves les plus dissidents, et leur faire prendre ainsi conscience que la réalité de la guerre est loin de sa représentation en jeu vidéo.

   L’album, dans son minimalisme, marque comme une cicatrice de guerre, une blessure dans le cœur de l’humanité. Mieux qu’avec de longues descriptions, il nous fait ressentir toute l’horreur de la guerre à travers le fracas des illustrations et le lourd silence des pages. Il n’est pas question ici de reprocher à une nation d’être entrée en guerre avec l’autre : les soldats pourraient aussi être allemands et l’album ferait tout aussi sens. Il s’agit seulement de se souvenir de la sauvagerie dont peut faire preuve l’humanité et du prix de celle-ci.

   Nous avons vu que la violence peut avoir sa place dans les albums jeunesse lorsque ceux-ci sont destinés à un public plus âgé que celui traditionnellement visé par ce genre. Elle sert à porter un message et sensibiliser les jeunes à une horreur qui se banalise si l’on n’y prête l’attention qu’elle mérite. Mais la violence est-elle la seule caractéristique pour qu’un album « jeunesse » soit plus un album « adolescent/ adulte » ? La réponse est bien entendu négative et nous allons voir par quels autres biais ce format s’adresse à un public plus mature.

Double face

   On reconnaît un album jeunesse à son esthétique avant même de prêter attention à son histoire. Pour une majorité de livres (bien qu’il en existe un nombre non négligeable d’exceptions), à ses couleurs vives et ses traits dynamiques, ses illustrations que l’on trouvera aisément « drôles », « jolies », parfois mêmes « très belles ». On y rencontre peu d’illustrations qui demandent d’avoir un bagage culturel en art afin d’y être sensible ni même une trop grande complexité. Sinon, les enfants n’auraient peut-être pas les clés pour saisir l’album dans son intégralité. Nous allons voir deux ouvrages qui, justement, sont plus à la portée des adultes que des enfants, et ensuite voir à quel point le public des albums pour la jeunesse est double, composé à la fois d’enfants et d’adultes.

Plus on est de fous plus on rit…

Margot la folle-album

© Circonflexe, 2006

   Il s’agit là d’une entreprise ambitieuse qu’est celle de revisiter un tableau flamand, Margot la folle, de Peter Bruegel, dans un album jeunesse. Elle l’est d’autant plus que les sujets du tableau original sont prodigieusement loin des thématiques habituellement abordées dans un ouvrage pour enfants.

   Margueritte, une enfant charmante à l’aube de sa vie, devient de plus en plus infernale, jusqu’à se voir attribuer le sobriquet de Margot la folle. Les habitants de son village ne veulent plus d’elle, surtout depuis qu’elle pousse des gens du haut des tours. Ils lui disent d’aller au diable. Ce qu’elle prend au pied de la lettre.

   La folie, la descente aux enfer et les tourments des damnés sont représentés de façon très dérangeante, même pour un public adulte. Les illustrations sont très similaires à la peinture qui les inspire. Les personnages, au fil des pages, deviennent de plus en plus grotesques, monstrueux, absurdes, difformes. Ce genre de représentation, bien que parfaitement pertinente et réussie, trouvera très difficilement son public en-dessous de 9 ou 10 ans. Deux lectures sont possibles : on peut prendre l’œuvre littéralement, où Margot se rend réllement en enfer, ou métaphoriquement, et envisager que tout ceci n’est que la production de son esprit dérangé. Si les fous avaient déjà leur place dans la littérature jeunesse avec Alice au Pays des merveilles, c’était sous un jour amusant bien que déroutant. Margot la folle nous parle de la pathologie profonde, d’une agressivité, d’un isolement vis-à-vis des “sains d’esprit”. Il s’agit d’une représentation de quelque chose de bien plus sombre qu’une folie dont on peut rire.

Des donuts, des donuts, toujours des donuts

De l'utilité des donuts-album

© Actes Sud, 2010

   C’est visuellement que De l’utilité des Donuts  de Mark Alan Stamaty se distingue des autres : la profusion de détails est impressionnante, et si elle peut avoir un côté ludique, l’absurdité de l’humour peut moins  atteindre la sensibilité des enfants que celle des adultes. L’histoire en elle-même est plutôt simple mais ne manque pas d’originalité. Sam a une envie irrésistible de donuts. Il part alors à leur recherche en ville, où toutes sortes de choses improbables se déroulent. Il rencontre un collectionneur de donuts avec qui il part à la chasse aux donuts. Cela fait beaucoup de donuts. Il croise plusieurs fois le chemin d’une vieille dame triste qui lui demande

à quoi bon les donuts quand on a l’amour ?

   Le style graphique fait penser à la bande dessinée indépendante (qui a donc un public exclusivement adulte) et notamment avec des artistes comme Paul Kirchner, auteur de la BD absurde Le bus. Entièrement en noir et blanc, il dénote avec la plus grande partie des albums jeunesse (bien qu’on puisse citer Loup Noir de Antoine de Guillopé, lui aussi en noir et blanc et qui, de plus, est sans texte).    Les bulles des personnages sont parfois quasi-illisibles et demandent beaucoup d’efforts. Certains personnages, dessinés en marge du cadre, se questionnent sur leur visibilité dans le dessin final (qui dépasse originellement les cadres des pages découpées par les éditeurs). Deux lectures sont possibles : une en surface, avec le texte de l’histoire, bien dégagé de l’illustration, et une en profondeur, où l’on cherche à lire tous les petits dialogues absurdes entre les personnages qui le sont tout autant. Ces échanges dignes d’un Beckett pourront amuser facilement des adultes et plus difficilement de jeunes enfants, bien que ceux-ci pourront trouver la recherche de détails aussi récréative que dans un livre-jeu tel Où est Charlie ?. Mais est-ce que ce type d’humour, vraiment décalé et étrange, peut atteindre la sensibilité des enfants, à qui on propose généralement un humour plus accessible, ne demandant aucun bagage culturel ni aucune expérience de la vie ? Bien entendu, chaque enfant est différent, et à âge égal, ce livre pourrait plaire à l’un et laisser l’autre indifférent. Mais il est possible que cet album plaise à un lectorat un peu plus âgé que celui habituel des albums.

L’album jeunesse : un pays sans frontières ?

   Peut-être peut-on expliquer toutes ces formes plus adultes de l’album comme l’expression de sa maturation. En effet, si la reconnaissance de la littérature jeunesse toujours en progression permet le développement de celle-ci, c’est l’album qui aura subi les plus grandes mutations. Les médias utilisés se diversifient, les illustrateurs sont des plasticiens de formation (comme Céline Azorin), et les histoires n’ont plus toujours de morale. Dans Littérature de jeunesse, incertaines frontières, Isabelle Nières-Chevrel nous dit

l’album sera en fait le seul grand genre que la littérature de jeunesse aura, sinon radicalement inventé, du moins mené à un degré d’élaboration artistique sans équivalent dans le champ de la création destiné aux adultes.

   Aussi, comme les adultes ont changé leur vision de l’enfant, ils s’intéressent plus à ce monde oublié. On ne considère plus l’enfant comme un être en devenir, pas encore “mûr pour la vie sociale” (selon Durkheim), mais comme un humain à part entière. Lire des livres pour enfants n’est plus (ou moins) considéré comme quelque chose de dégradant. On veut partager des choses avec les enfants, ou simplement se délecter des illustrations toujours plus abouties. On veut renouer avec l’enfant qu’on a été.

   L’esthétique de l’album jeunesse change et admet des caractéristiques que l’on pouvait songer être en-dehors de ses frontières. Cécile Boulaire nous explique que l’on attend du « mignon », du « joyeux » et que l’on considère fort mal toute introduction du « laid », du « mal fait », du « sale », puisque l’on attribue à l’image la fonction de servir le texte. Sauf que l’image est maintenant une entité indépendante dans les albums jeunesse et peut même remplacer le texte. Nous sommes à présent loin de l’album « sain », porteur d’une bonne morale et ayant pour seul but d’éduquer. Les albums sont des œuvres à part entière, et en tant que telles, elles trouvent un public plus large.

Conclusion

   L’album jeunesse est en perpétuelle évolution : ses techniques, ses matériaux changent la forme, et le fond n’est pas en reste. On ose aborder de plus en plus de sujets qu’on jugeait autrefois tabous, et montrer des images qui sont plus qu’une simple illustration. L’image est devenue aussi forte que le texte pour parler à un jeune public, mais aussi aux plus grands. L’album n’est plus le livre que l’on lira avant de passer aux « vrais livres », mais une œuvre qui peut atteindre toutes les sensibilités. D’ailleurs, n’est-ce pas écrire pour tout le monde, pour « tout public », qui fait qu’une œuvre est réussie ?

Bibliographie

CHILAND, Colette. Les enfants et la violence. Paris : PUF, 1997. ISBN 2-13-048043-8.

DE KOCKERE, Geert, CNEUT, Carll. Margot la folle. Emmanuèle SANDRON trad. Paris : Circonflexe, 2006. ISBN 2-87833-378-0.

DEDIEU, Thierry. 14-18 : une minute de silence à nos arrières grands-pères courageux. Paris : Seuil, 2014. ISBN 979-10-235-0154-4.

KIRCHNER, Paul. Le bus. Patrick MARCEL trad. Lyon : Tanibis, 2012. ISBN 978-2-84841-020-3.

NIÈRES-CHEVREL, Isabelle. Littérature de jeunesse, incertaines frontières : [actes du] Colloque de Cerisy-la-salle [5-11 juin 2004]. Paris : Gallimard jeunesse, 2005. ISBN 2-07-057022-3.

PEF.  Une si jolie poupée. Paris : Gallimard Jeunesse, 2002. ISBN 2-07-054944-5.

PEF.  Une si jolie poupée. Geneviève FERRIER ill. Paris : Gallimard Jeunesse, 2002. ISBN 978-2-07-066285-2 .

STAMATY, Mark Alan. De l’utilité des donuts. Arles : Actes Sud, 2010. ISBN 978-2-7427-9459-1.

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