À la rencontre d’Orion

Dans l’espace, à bord d’un vaisseau spatial, Ulysse, jeune garçon de dix ans, reçoit les confidences de sa mère. 

À partir de 6 ans.
Texte et illustrations par Marion Fontaine (tous droits réservés)


C’était la première fois que Maman acceptait de m’emmener sur le pont.

Elle avait déniché une combinaison à ma taille et nous allions, main dans la main, jusqu’à la rambarde métallique, dernière frontière entre le vaisseau et le vide intergalactique. Je m’accrochais à la barrière et découvrais, stupéfait, l’immensité de l’espace se dévoilant sous mes pieds. La multitude de planètes, d’étoiles et de galaxies me faisaient tourner la tête.

Maman avait levé la tête. Je devinais un sourire sous la visière de son casque. Elle me prit tendrement par les épaules pour me serrer contre elle et se baissa pour se mettre à ma hauteur. Elle me montrait du doigt des constellations. L’une d’elles attira en particulier mon attention. Elle était composée de huit étoiles très brillantes, dont trois petites très proches les unes des autres, qui formaient une sorte de ceinture. Je ne pouvais en détacher mon regard.

– Elle s’appelle comment, elle ?
Lui, Ulysse, me corrigea-t-elle, sa voix grésillait légèrement à travers le micro de la combinaison. Il s’appelle Orion. C’était une personne comme toi et moi avant d’être transformée en constellation.

Surpris, j’encourageais Maman à m’en dire plus. Je me lovais au creux de ses bras et elle entama son récit.

– Ce que je vais te raconter s’est passé il y a très longtemps. On raconte qu’à l’époque on voyageait de planète en planète avec des bateaux tirés par des hydres.
– Des hydres ?!
– Oui, Ulysse, mais c’était bien avant qu’Hercule ne les décime toutes.

J’étais déçu. Maman émit un petit rire puis ajouta :

– Sur la planète Beotià, vivait Orion, qui était un très bel homme. Il avait des grands yeux verts, comme les tiens. Il était aussi grand, très grand.
– Comme Papi Hyriée ?
– Encore plus ! Il pouvait marcher sur le fond de la mer et sa tête dépassait hors de l’eau ! C’était aussi un chasseur hors-pair. Ses blasts ne rataient jamais ses cibles.
– Comme toi, Maman !
– C’est vrai ! Un jour, il était en voyage sur la planète Kios. Tu sais, la toute petite, celle qui se trouve à l’entrée de la galaxie d’Eyhgée.
Il fut accueilli par le roi Œnopion, qui avait une très belle fille du nom de Mérope. Orion tomba amoureux d’elle, mais le roi refusait qu’il l’épouse. Pour se débarrasser de lui, il lui demanda de tuer toutes les chimères qui habitaient les astéroïdes en gravitation autour de Kios et qui attaquaient les voyageurs. S’il réussissait, ce qui était pour Œnopion impossible, il aurait le droit d’avoir la main de Mérope.
Comme je te l’ai dit, Orion savait manier les pistolets à blast à la perfection. Il réussit en une nuit à satisfaire les désirs du roi. Pourtant Œnopion ne tint pas sa promesse et refusa que Mérope l’épouse.
– C’est horrible ! m’écriais-je, scandalisé par cette trahison. Qu’a fait Orion ?
– Il était fou de rage ! Il dévasta le palais royal et s’enfuit. Au moment où il allait quitter l’atmosphère, il fut pourtant rattrapé par les gardes d’Œnopion. Il fut sérieusement blessé. On lui creva même les yeux. Les soldats l’abandonnèrent ensuite seul, dans son char qui partait déjà vers une autre planète.

J’étais muet de colère et d’incompréhension. Comment des personnes pouvaient-elles être si cruelles ?

– Les hydres l’amenèrent jusqu’à l’exoplanète Lemnoz. Mais c’était en fait Héphaïstos, le forgeron, qui les y avait attirées. Celui-ci accepta de prêter à Orion Cédalion, son assistant. C’était un enfant de ton âge à peu près. Il devait le guider jusqu’au Soleil, pour qu’il redonne la vue à Orion.
Voici donc nos deux héros qui traversent  le système d’Eutopos jusqu’en son centre. Lorsqu’ils furent suffisamment proches de l’astre, Orion retrouva miraculeusement la vue. Il se mit alors en tête de se venger d’Œnopion. Mais c’est alors que son chemin croisa celui d’Artémis.

J’allais couper Maman mais elle m’intima le silence en posant son doigt sur la visière de son casque, à l’endroit où se trouvaient ses lèvres. Ce prénom, c’était…

– Artémis réussit à convaincre Orion de ne pas se venger, mais plutôt d’aller chasser avec elle dans les forêts d’Alderaan. Elle était en fait tombée amoureuse de lui. Ils vécurent heureux un temps, tous les deux, à s’aimer, voyager dans les galaxies et chasser à coup de pistolet-blast.

Le ton de la voix de Maman avait changé. Il était devenu mélancolique.

– Mais le frère d’Artémis, Apollon – tu parleras quand j’aurais fini, mon ange – ne voyait pas le couple d’un bon œil.  Il envoya alors un gigantesque scorpion à la poursuite d’Orion. Le chasseur tenta de le combattre mais n’y parvint pas. Il s’enfuit alors sur la planète Kamino, celle recouverte d’un océan.
C’est alors qu’Apollon montra à Artémis la tête d’Orion qui dépassait de l’eau. Il lui dit que c’était un monstre qu’il fallait tuer. Comme il était trop loin, elle ne se rendit pas compte que c’était l’homme qu’elle aimait, et elle tira un coup de blast. Elle alla jusqu’à la nage pour récupérer le cadavre, et…

Maman marqua une pause. Je remarquais que des larmes coulaient le long de ses joues.

– Et elle vit que c’était Orion. Folle de tristesse et de douleur, elle plaça son bien-aimé dans les cieux, elle le transforma en constellation, pour qu’il soit toujours auprès d’elle lors de ses voyages et qu’il veille sur elle.

Maman resserra son étreinte autour de moi. Elle avait toujours les yeux levés vers le chasseur céleste. Après quelques minutes, j’osais prendre la parole :

– Tu t’appelles bien Artémis, maman ? Et tonton…
– Apollon.

Elle hocha la tête silencieusement plusieurs fois.

– N’en veux pas à ton oncle, mon ange, murmura-t-elle. Il n’a voulu que me protéger. Mon père n’aurait de toute façon pas approuvé notre relation. Même s’il m’est arrivé la plus belle chose avec Orion…

Elle me prit la main.

– Toi.

J’étais encore abasourdi par cette révélation brutale. Je comprenais enfin pourquoi. Pourquoi ma mère était si réticente auparavant lorsque j’évoquais mon père. Pourquoi il y avait souvent des tensions entre elle et mon oncle. Pourquoi elle avait toujours ce sourire triste lorsqu’elle regardait les étoiles. Et pourquoi celles-ci m’attiraient tant…

– Maman, je…
– Tu dois m’en vouloir, je suis désolée de ne pas t’en avoir parlé plus tôt.

Non, je ne t’en veux pas. Je me sentais même libéré maintenant. J’observais pourtant Maman sans mot dire, incapable de trouver les termes justes pour la rassurer. Elle poursuivit, inquiétée quelque peu par mon silence :
– Maintenant que tu es assez grand pour comprendre l’histoire, que dirais-tu d’aller sur Kamino ? Je n’y suis pas retournée depuis…

J’acquiesçais d’un hochement de tête et lui souris.

– Je serais vraiment content d’y aller.

Maman poussa un soupir de soulagement qui grésilla dans le micro.

– Nous sommes en route. Nous nous poserons dans trois jours.

Du bleu. Du bleu partout à l’horizon.

La planète Kamino était complètement recouverte d’eau, aucune terre au sec ne subsistait dans cet océan infini.

– Où allons-nous atterrir, Maman ?
– Tu vas voir, lâcha-t-elle, malicieuse.

C’est alors que je vis à l’horizon une espèce d’île. Quelque chose en son centre montait si haut qu’elle disparaissait dans l’espace.

– Il y aura juste assez de place pour nous, ajouta ma mère, mais ça sera amplement suffisant.

Une fois le vaisseau spatial posé, je me dépêchais de sortir pour découvrir cette nouvelle planète si étrange. Lorsque je posai mes pieds sur le sol, je remarquai alors que celui-ci était irrégulier. Il était fait de bois ! De bois entremêlé, lissé par les assauts des vagues.

– Ce sont des racines, m’expliqua Maman qui m’avait rejoint. Lève la tête.

Un arbre immense se jetait vers le ciel. On ne voyait pas sa cime tant il était grand. Il chatouillait les étoiles de ses branches, les constellations étaient des nids où les comètes se lovaient, les feuilles des météores que les vents spatiaux faisaient frémir, son écorce de la poussière d’étoile qui scintillait de mille feux. J’étais bouche bée devant tant de grandeur et de beauté.

– Il s’appelle Yggdasril, me dit Maman en posant sa main sur mon épaule. Ton oncle l’a planté ici en souvenir de ton père. C’est un moyen pour lui de s’excuser et de lui rendre hommage. Il a rapporté les graines d’une galaxie lointaine, très lointaine. Cet arbre est tellement grand qu’il relie tous les mondes ensemble.
– Tous les mondes ?! m’exclamais-je. Même ceux des morts ?

J’avais alors l’espoir intime de parler à mon père.

– Pose ta main sur le tronc et pense fort à Orion.

Je m’exécutais avec hésitation. Lorsque je touchais la ramure, il y eut comme un éclair. Une vive lumière illumina l’île, un courant d’air me fouetta le visage, je fus aveuglé et incapable de bouger un moment. Quand je recouvrais mes sens, je ne me trouvais plus devant Yggdasril mais je flottais littéralement au-dessus d’une prairie verdoyante. Le soleil était à son zénith, des milliers de fleurs parsemaient l’herbe verte et grasse. J’entendais les oiseaux chanter avec entrain.

Un homme se tenait devant moi. Il me regardait avec bienveillance de ses yeux verts, un sourire aux lèvres. Il était très grand et portait des vêtements que je n’avais jamais vus auparavant : son torse était nu, à ses hanches étaient attachées des étoffes de tissus rouge, des sandales ouvertes ne couvraient que partiellement ses pieds. Il abordait un arc en bois, comme ceux que l’on voyait dans les livres anciens, une épée accrochée à sa ceinture et un bouclier sur son dos. Deux chiens gambadaient autour de lui, la queue haute.

– Bienvenue aux Champs Élysées, Ulysse, fit-il d’une voix douce. Cela fait longtemps que j’attends ta visite.
– P-Papa ? balbutiai-je, la voix cassée par l’émotion.
– Oui, mon fils.

Il m’étreignit chaleureusement. Je sentis les larmes monter.

– Tu ne pourras pas rester longtemps ici, murmura-t-il. Le pouvoir d’Yggdasril est limité. Si je t’ai fait venir ici, c’est pour te donner une mission.
– Je… je t’écoute.
– Tu es promis à un grand avenir, mon fils. Tu seras un guerrier valeureux, tu accompliras des exploits. Quand viendra le temps, j’aimerais que tu termines ce que je n’ai pu finir.

Il énuméra le nom de plusieurs planètes que je devais visiter, de sorcières que je devais rencontrer et de cyclopes que je devais terrasser. Il me confia ensuite un de ses chiens, qui « devrait m’aider en temps voulu ». Il me somma aussi de trouver l’amour, de fonder une famille et de toujours garder espoir, qu’importe les événements. Je ne comprenais pas tout mais m’efforçais de retenir ce qu’il me disait. Il conclut d’un ton solennel :

– Va, mon fils, accomplir ta destinée.

Aussitôt ces paroles prononcées, je fus propulsé sur Kamino, devant Yggdasril et dans les bras de ma mère. Je me dégageais de son étreinte et me mis en route vers le vaisseau, déterminé.

– Où vas-tu, Ulysse ? me demanda-t-elle, surprise de mon départ soudain.
– Je vais accomplir mon Odyssée.

 


Pour aller plus loin

Orion (mythologie). VIKIDIA, L’ENCYCLOPÉDIE DES 8-13 ANS, [en ligne].  [consulté le 10 avril 2016]. Disponible sur https://fr.vikidia.org/wiki/Orion_(mythologie).

HOMÈRE. L’Odyssée. LECONTE DE LISLE (trad.), Florence KOENIG (ill.). Livre de poche jeunesse, 2014. Texte abrégé. ISBN 978-2010015748.


Résumé documentaire

Artémis raconte à son fils, Ulysse, l’histoire de son défunt père, Orion. C’était un chasseur très doué qui tomba amoureux d’Artémis. Mais Apollon, ne voyant pas cette union d’un bon œil, s’arrangea pour éliminer Orion. Artémis propose ensuite à Ulysse de l’emmener sur la planète où son père est mort, pour le rencontrer grâce à l’arbre des mondes, l’Yggdasril.


Image à la une : Johannes Hevelius, Prodromus Astronomia, volume III: Firmamentum Sobiescianum, sive Uranographia, table QQ: Orion, 1690. Disponible sur Wikimédia Commons : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Orion_constellation_Hevelius.jpg.

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