À la recherche de la bibliothèque perdue

Mon enfance a été une enfance sans livres, ou presque, les bibliothèques n’y figuraient que très peu. C’est un peu étrange d’y repenser maintenant alors que je suis un cursus entretenant des accointances avec le domaine.

A house with no books

À la maison nous n’avions pas de bibliothèque. Ce n’est pas que mes parents n’aimaient pas lire, je crois, c’est juste qu’ils n’avaient bien souvent pas le temps. Quelques livres traînaient au grenier, quelques classiques, des romans policiers poussiéreux et des manuels de grammaire. Je ne crois pas pouvoir me remémorer d’un moment précis où mes parents auraient lu, bien sûr il leur arrivait de lire le journal souvent, mais enfin ce n’est pas la même chose. Nous regardions la télévision, beaucoup. J’ai coutume de dire à mes amis que j’ai été élevé devant la télévision et que, ma foi, je ne m’en suis pas trop mal sorti. Nous n’allions pas souvent à la bibliothèque non plus, je crois même n’y avoir jamais été avec mes parents, mais ce n’est pas un reproche.

Mes premiers souvenirs de bibliothèque remontent à mon CP, il y a bientôt 20 ans. Une fois par semaine, nous nous rendions dans la petite bibliothèque municipale, au deuxième étage, pour emprunter des livres ou lire sur place. Ces moments n’étaient pas pour moi propices au divertissement, et comme ils se plaçaient dans un contexte scolaire, je les envisageais comme tels, lourds d’un certain ennui donc. Et puis je ne m’y sentais pas vraiment à ma place. Mes amis me parlaient de livres, héros, et albums que je ne connaissais pas, et la plupart du temps cela se finissait en reproches et remarques acerbes sur mon « inculture » relative à la littérature de mon âge. De fait, bien que très peu bourdieusien dès mes six ans tout de même, je me sentais exclu et sûrement un peu mal à l’aise dans cette bibliothèque, et de fait – les conceptions spatiales d’un enfant étant ce qu’elles sont – toutes les bibliothèques me semblaient être une certaine violence.

Cicatrice en forme d’éclair et château d’allumettes

Avec le collège, les bibliothèques ont revêtu un autre aspect, plus scolaire, studieux même, une légère surcouche de « chut«  et de regards froncés s’ajoutant aux premières strates de mes expériences passées. Le CDI du collège était pour moi une extension de la classe, un lieu de silence où les regards réprobateurs se mêlaient à une inquisition discrète concernant les lectures que nous choisissions. Malgré tout, j’allais plus souvent en bibliothèque, et sans contrainte initiale. J’ai souvenir d’avoir passé plusieurs après-midi à la bibliothèque municipale -mais au rez-de-chaussé cette fois-ci, la section des adultes enfin – pour travailler sur une reconstitution en allumettes du Colisée pour un cours de Latin.

Je ne peux pas dire vraiment que cela m’ait porté vers les livres, mais enfin au fur et à mesure j’ai pu intégrer plus aisément l’espace bibliothèque, pour commencer à y trouver une place. C’est de cette période que je date mes premières lectures de la saga Harry Potter. Je n’ai commencé à les lire que vers 2001 je crois. Ce fut dès le départ une relation boulimique et à la limite de la monomanie. Par la suite, j’ai dérivé vers le Seigneur des anneaux, mais ces deux premiers contacts n’ont pas suffi à me porter vers les bibliothèques.

Distinction sociale et Normand moustachu

Au lycée, déjà peut-être un peu plus bourdieusien – ou au moins plus conscient des dynamiques sociales – je commençais à déceler l’intérêt de la lecture. Enfin l’intérêt est peut-être un mot inadéquat ou brutal pour qui regarderait de l’extérieur. Mais oui « intérêt » dans une recherche, une quête personnelle de légitimation et de distanciation sociale. Qui n’a jamais rêvé un instant d’être né dans un milieu différent, peut-être plus aisé ou plus accueillant, quelque chose de plus facile car la réalité est si compliquée ?

Gustave Flaubert

Gustave Flaubert, « Emma » c’est lui, paraît-il

Par la lecture je pouvais accéder à cela, cette fameuse culture classique, quelque chose qui tenait de la distinction sociale et culturelle. De fait, encouragé sûrement par quelques enseignants malicieux jamais avares de recommandations, j’ai pu commencer cette initiation. D’abord avec Madame Bovary, qui n’est sûrement pas la pire des premières fois, l’on peut en convenir, et qui résonnait sûrement avec ce besoin d’absurde que nous renvoie le monde et qui a toujours été très saillant en moi.

Lieu de socialisation à part entière, le CDI du lycée ne m’offrait pas particulièrement d’occasion de creuser mes envies. Les livres étaient sûrement là sur leurs étagères poussiéreuses, mais les sourcils froncés de la documentaliste donnaient plus l’impression d’être dans un sanctuaire que dans un espace de transmission et de découverte. Les « chut«  ponctuaient toujours nos brefs passages.

Le lycée et le monde du sérieux

L’arrivée au lycée et dans l’adolescence « sérieuse » – celle où l’on commence à penser sa vie comme un tout et plus comme une succession de « vacances/cours » – s’accompagnait aussi d’une nouvelle autonomie financière, que j’employais en partie pour financer mes nouvelles lectures. Un livre par-ci, peut-être Demande à la poussière de Fante ou La Route de Kerouac, du Bukowski aussi. Des lectures qui flattent et font vibrer l’âme d’un jeune esprit, et quelques lectures obligatoires bien digérées. À cet égard, je ne remercierai jamais assez mon enseignant de Littérature en terminale littéraire qui la même année m’initia aux Pensées de Pascal – auxquelles j’impute une partie de mon obsession pour les auteurs dévots et déviants du 19e siècle, type Bloy ou Dostoïevski – et au Guépard de Lampedusa.

Après le lycée j’entrais en hypokhâgne, mais pour un passage éclair, je ne suis pas vraiment dur au mal. Je finis par me lover dans le système universitaire, j’y trouvais d’ailleurs peut-être un peu trop de confort (mais c’est un tout autre sujet). Mes trois premières années d’Histoire furent rythmées par mes lectures. La nécessité quotidienne d’occuper mes temps creux (transports, pauses, ennui) me poussait à consommer autant de livres que possible. J’ai toujours aimé lire dans les transports en commun. Je sais que c’est un amour souvent peu partagé, mais il me semble que la perte totale de l’esprit au milieu d’une rame de métro à 8h quand la rame déborde, permet de se fermer totalement. Oublier les cris, les bruits, les discussions fugaces entre deux arrêts, tout ça semblait sourd, comme si seule ma lecture existait entre moi et le monde. Je ne voudrais pas transformer ce passage en inventaire à la Prévert, on dira donc que j’ai beaucoup lu. Beaucoup trop même, pendant quatre ans, à dépenser annuellement ma maigre bourse chez Meura, dans des brocantes. Des livres à ne plus savoir quoi en faire, des livres à donner, à classer, à mettre de côté pour lire plus tard.

Laissez-nous seuls, sans les livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir ; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ?

Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol.

J’ai eu des rencontres esthétiques qui m’ont touché, Dostoïevski bien sûr, un Nabokov par ci, un Mirbeau par là. La littérature était enfin à moi. Pour moi j’entends, je m’y sentais enfin à l’aise, légitime à en parler, à y réfléchir, à y penser. Y repenser maintenant me rappelle à quel point le processus fut long, jamais vraiment douloureux mais fastidieux. Passé cette boulimie soudaine, je m’arrêtai. Plus la tête aux livres, plus vraiment la tête à quoi que ce soit. Les pages semblaient se refermer sur moi, m’exclure de cette perdition sensorielle. Peut-être aussi que je m’en excluais inconsciemment, de peur de me perdre dans cet abysse.

Ascétisme et planche de bois

J’y suis revenu, forcément presque comme une obligation, un appel irrésistible. Avec moins de fièvre dans les achats et lectures, pour des raisons financières. Ce qui m’a d’ailleurs permis de revoir un peu mon rapport aux bibliothèques. D’abord en étudiant l’envers du décor dans une formation dédiée, ce qui aide beaucoup à démonter les démons de l’enfance encore présents. Malgré tout, quelque chose me manquait encore jusqu’à récemment. Ma bibliothèque, je veux dire mon meuble à moi.

Bien sûr, une bibliothèque ce n’est pas juste un meuble. Bien sûr, on peut m’arguer que les livres que j’ai achetés fiévreusement auparavant, s’agrégeant, formaient déjà une bibliothèque. Mais l’esprit ayant ses propres chemins, je voulais un meuble. Quelque chose de simple, mais qui me permettrait de regarder avec calme tout ce chemin. J’ai enfin réalisé ce souhait, assez récemment finalement, peut-être comme une pierre, un point pour marquer mes pérégrinations. Ce n’est pas l’arrivée, du moins je l’espère, mais c’est une étape qui remplit de joie et de fierté l’enfant qui n’aimait pas les livres que j’étais.

Portrait de Flaubert disponible sur Wikimedia commons

 

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